31.07.05 Rebirthdays
Après la vitre en miroir de la voiture. Revenir d'un bref séjour en Haute Loire à maudire la famille. Filer chez mon papillon. Nous n'avons pas vu cette nuit tomber, comme une bénédiction. Nous précipiter sur le plaisir, nous cogner au mur de la cuisine, laissez les pâtes cuire sous mes gémissements. Étrange eucharistie. Passer à la communion charnelle, boire de l'alcool tchèque, j'avais le ventre brûlant. Déshabiller l'envie, la laisser animale, nue sur la table de la terrasse, me laisser amante. Nous laisser amoureuses. Je ne sais plus ce que je pensais à ce moment là, peut-être à rien, au plaisir. Je regardais ensuite la ville, la banlieue illuminée. Ce jour, comme beaucoup d'autres est doux comme ce ne sera plus le cas.
Dans son lit. La pénombre. Nous avons fait l'amour longtemps, elle fumait quand je lisais, je ne pleurais pas encore à ce moment là. Non. Dans son lit la pénombre. Elle m'entoure, me compresse quand elle s'est endormie. Je ne sais plus pourquoi. Je me suis revue, enfant, j'avais peur du noir, pas une peur enfantine, non. Chez moi c'était pathologique. C'est la solitude de mon lit qui m'angoissait, le silence. Son silence cette nuit là, son sommeil paisible, ma peur, ma peur panique. Y repenser maintenant me laisse terrifiée. La nuit la vérité éclate aux yeux clos, elle m'a laissé à genoux dans les draps, le thorax compressé; égoïstement, je voulais qu'elle s'éveille, que tu enlaces chaque blessure, que tu sutures pour que la nuit passe mieux. Pleurer. Comme avant, comme ces soirs où j'étais laissée tremblante au soir tombant.
Toucher le bracelet de pierres glissé à mon poignet dans la pénombre. Cadeau précieux. Le vert, l'espoir. Ce soir là je pensais à mon lit là bas, qui attendait mon corps brisé par le poids du travail, par une tristesse dont je sens le parfum déjà. Retiens-moi, je te supplie de me retenir, encore, même si je souffre. Prière honteuse. Me plier ainsi, à te supplier de m'aimer encore, perdre ma fierté dans des gouffres insondables. M* disait que j'étais tourmentée même en souriant. Effleurer les pierres douces avec des doigts tremblants, les mêmes qui caressaient les épaules et le dos alanguis d'un chat endormi. Détresse désespérante. Soit là pour moi je t'en prie, touche-moi quand j'ai mal, soit mon repos, soit l'espoir un peu. Il y a deux évidences dans mon existence actuellement: tu es la seule qui ne me laisse pas asthmatique du monde, et là bas, là où je vais, il y a les clés des royaumes que je voudrais comprendre. Je le disais, il n'y a pas de choix dans l'évidence, je n'ai jamais eu le choix, et il n'y a pas de voies faciles toi tu sais ça.
Au delà de la rationalité. Je suis terrifiée.
Les raisonnements n'apaisent pas la panique, nos chuchotements dans l'ombre non plus. J'ai besoin de ta chair, de la suprématie des corps. Que le désir soit despote, que la nuit me laisse morte de tout. Lever ma coupe de champagne au repos, au repos qui m'éreinte et te fait mon cercueil, à l'oubli que l'on s'offre. A nos amances. L'été est la saison du deuil. Depuis la mort de S. je sais ça. Je me souviens de son corps sec, de la vision de ses bras maigres et minuscules dépassant des draps. La perfusion accrochée aux portemanteaux. Un mois après la vieille est morte. Puis ensuite, G. s'est pendu. Il y a eu trois morts en six mois et j'ai vieilli dix ans. C'était une autre époque. Je crois qu'en fait je n'étais pas encore là, j'étais dans mon enclave. Mon conclave. Cet été il n'y a qu'une seule religion, une unique. Et de parfaites eucharisties, une Cène féminine et du blasphème. Comme à table, quand je blasphème en regardant M*, qui croit. Je jalouse parfois les gens qui ressentent Dieu, moi j'ai une antre vide, libre et athée, mais vide. Conscience amorale ou plutôt j'ai la morale immorale alors j'échoue bien, je tombe avec une maladresse touchante des fois que je fais le mal. Les sauvages sont toujours émouvants, ils ne pensent pas chrétien, alors on les admire. Ils sont libres. Nous sommes coincés dans le présent du mensonge souverain, le passé rigide, comme une croix, le passé sanglant qui sangle les désirs, comme la crucifixion. _ Ne parlons pas du futur _
Sentir la douceur de ses bras à travers mes larmes. C'est le goût du péché ça? En rire. Cette époque me sied mal, les autres me paraissent pires. Où vivre, dis moi... tous les endroits sont les mêmes, cruels, inconvenants. Je ne suis vraiment bien qu'en étrangère. Être inconnu c'est être libre. Fixer la nuit, l'air hagard, dans tes bras, l'air hagard. Reproches moi ce que tu veux mais pas d'être perdue. Parfois je. Voudrais ligoter les autres et les forcer à se mettre à ma place. Il y a de la douleur en tout, même enfouie au bonheur. Lendemains tendres et fatigués. Pâleur dans le matin tardif. Je ne suis pas un oiseau de la nuit, j'ai la fragilité des enfants trop choyés. Contradictions étranges. A gémir sous la douche, ventre contre les carreaux froids, je n'ai pas l'air fragile, et encore moins enfant. Violer les profils et les modèles. Oedipe est mort dans le savon.
30.07.05 Le temps des fleurs
Ce jour fut moins triste qu'il y a un an.
Dix-huit ans. Je me souviens de ce jour par bribes. Le matin le téléphone qui gémit comme moi. Voyez, je ne suis pas aussi enclavée, d'autres pensent à moi à ma place. Pliée dans mon lit, l'âme palpitante comme une hirondelle, excitée d'angoisse, pour ce jour qui ne change rien et qui me transmute brutalement pourtant dans un monde qui n'est toujours pas le mien. Le bouquet de lys clairs et la rose blanche parfument la chambre verte. J'ai le cœur embaumé, la carte avec les mots doux et les poésies de M*, c'est du sparadrap sur une chair à vif: inutile et douloureux, mais déjà plus joli à voir qu'une rougeur criarde. M* aime écrire, c'est sûrement un gène qu'elle m'a infligé dès la naissance. C. disait que quand Dieu nous donne un talent, il l'accompagne souvent d'un fouet destiné à l'auto flagellation. J'y pensais en regardant la carte, la mièvrerie de la carte, le chat blanc et le fond vert amande, les mots sans véritable sens à part que M* sera toujours là, encore, malgré toutes les couleurs que je peux lui en faire voir. L'arc en ciel est noir souvent.
Je me suis souvenu de ce même jour il y a un an, de mes larmes amères quand je faisais ma valise avec résignation, l'étiquette Asia tour qui se barrait. Je voulais que l'on me fasse renaître vite, que l'on me donne des ailes plus grandes, moins blanches aussi. Toute ma vie n'est qu'impatience nerveuse, en cela, je sais bien que je n'arriverais à rien si j’attends toujours autre chose. K. dit qu'on a besoin de désir, constamment. Alors l'an dernier j'ai cru que les autres ne s'apprenaient pas. Cette année j'ai appris E. avant toute autre matière, je m'en suis imprégnée, comme d'un parfum, je me suis diluée à elle, je me suis s'enchaînée avec grâce. En cela, j'ai bien peu de regrets et bien du plaisir. A. disait qu'il me restait un an pour être un enfant. Tu sais A., je ne me souviens plus l'avoir été. Les souvenirs se superposent étrangement dans ma tête. Il y a des fois où j'étais plus vieille que toutes les autres fois, autant dans ma chair qu'ailleurs. On grandit? Ou bien, on change seulement, mais qui sait vraiment si l'on mûrit. [je me souviens là de la porte de ma chambre. De la phrase dessus: "laissez moi mûrir en paix." Jusqu'à la pourriture qui vous caractérise, vous.]
29.07.05 Itinéraires
Pas pressé sur les chemins ensoleillés. Traverser la Presqu'île à pied jusqu'aux quais, Racine dans une main, le regard tragique derrière les lunettes, sous la lumière. Le temps lourd pesait sur les épaules, comme mon retard. L'apercevoir de l'autre côté du pont qui enjambe le Rhône, assise sur les quais, reflet gris argenté sur le bitume, pas vraiment à la même place qu'à nos habitudes, mais juste assez pour me faire sentir le parfum d'un passé assez présent pour continuer à me bercer élégamment. Oublier très vite Iphigénie et les traductions latines obscures de la préface pour son cou.
Encore un jour qui se résumera par nos rencontres, par la soirée pluvieuse. Le bar aux lumières bleutées, cette musique trop forte mais qui me noie avec un délice paresseux, ce genre de bar, les compatriotes, pas si nombreux à cette heure, la chemise blanche de la serveuse qui se réfléchissait dans cet air si étouffant qu'il était un miroir, et notre discussion quasi anachronique pour ce gendre d'endroit. Parler prix Goncourt et histoire des Médicis dans une aura de techno et des constellations de sièges écarlates. Makine serait au comptoir, lorgnerait les bouteilles jaunes en cherchant la vodka, Musset déjà soul affalé dans un coin d'ombre, et Duras, guapa como nunca, avec son chapeau en bois de rose et ses souliers lamés, poserait des yeux aux longs cils ombrés sur le billard. Hélène Lagonelle aussi serait là, timorée comme M. que je connais. M. est comme Hélène, elle a la même chair blanche, elle n'a pas la beauté mais la même innocence affreuse qui me gène. Je ne suis pas Duras, je n'arrive pas à me jeter sur elle, il y a comme un mur entre M. et moi, ou un gouffre.
Le fait est qu'Hélène Lagonelle serait là, avec un verre de lait dans sa menotte tremblante et un regard apeuré vers une sortie probable, la porte, là bas, à l'indigo étrange. Ou alors, elle fixerait Duras qui jouerait au billard, elle sentirait l'air chaud comme celui d'Indochine, et sourirait. Elle serait à sa place, une biche parmi les loups, quand Duras serait une de ses hyènes au pelage clair, rares, en perdition.
Sourire par avance à la scène, mais non, il n'y a qu'elle et moi, et cette conversation trop littéraire pour ce soir. Il y a ce sachet blanc qu'elle me tend en maugréant qu'elle n'a pas de papier cadeau. J'ai dit que ça m'était égal, j'ai les doigts trop pressés pour les papiers précieux. Retrouver la Chine. Le soir en rentrant, retrouver les pages ondulée de ce papier jaune clair, comme une chair de jeunesse, un papier à manger, à toucher, encore. Retrouver ce pays avec qui j'entretiens une relation étrange, d'amour fou délaissé. Retrouver le jardin de Suzhou, les itinéraires fleuris, la narration fluide et pourtant fragmentaire de l'auteur. L'exploration a toujours un air créatif, presque artiste. Arts tristes, que tu disais.
M'adosser au mur du couloir. La nuit était tombée sans que l'on s'en rende compte, encore. La pluie sur nos futilités douces. Lunatiques enfants. Entendre leurs voix un peu ivres au téléphone, leurs félicitations nauséabondes et mon oreille. Van G. ne veut pas de moi comme consœur, moi non plus. Rester plantée devant les photos sales de cellules minuscules, le cœur devient tout à coup fœtal, tout petit, lui aussi. Revenir aux prémices. Trois heures du matin sur la ville, plus que quatre heures pour avoir dix-huit ans. Lorgner le ctrl alt suppr de l'ordinateur. La vie n'est pas aussi machiniste.
28.07.05 Les Esthètes
L'air chaud du ventilateur et l'odeur de naphte et de myrtille brune, le lit est vert, il est plein d'une verdure étrangère, d'une connaissance sans pomme, sans péché. Les volets sont clos et il pleut la lumière en gouttes éparses sur un corps allongé. Assise contre le lit, délaisser le désir et m'accrocher à de bruyants souvenirs devant les photographies. Une vie, comme je veux. Slogans sur papier glacé et humeurs filtrées de cigarettes en soie. Insolations à l'ombre de la pile de livre, là, contre les draps verts, contre les arbres de toute une jeunesse. Ma chambre est un éden à l'eau pourrie, la rivière Kwai ne coule que la nuit en silence, dans la pénombre moite d'une Asie qui fuit, qui s'enfouit à mes doigts. La faire renaître, sans grâce. La jeunesse n'a aucune grâce, entre deux âges, elle vacille, elle courbe et elle essaie. Il n'y aucune grâce dans l'apprentissage.
Ramasser deux genoux brûlants sous mes bras, recroquevillée sur le tapis. La laisser dormir, guetter un souffle calme, puis oublier. L'enfance est amnésique. Mon corps aussi, à force, il devient malléable, se tend comme la corde d'un arc. Artémis joue avec moi, une musique, des mains longues, une lyre. Entamer un morceau languissant, sentir plusieurs mains, ne plus les sentir miennes. Le vent fait trembler la vitre, et les draps verts palissent de plaisir. Me demander depuis combien d'années le couloir des rêve m'a laissé tomber. Piètre désillusion, de toute façon j'aspire la réalité, je la tord contre mes hanches, et la fait mienne plus que tout autre; concerto égoïste. Le livre de Nietzsche dans un coin de la pièce. Il y a toujours une vieille littérature ou un traité étrange à nos côtés quand nous nous enlaçons. Auteurs voyeurs et canards du parc blâmant nos faiblesses. Laisser la rivière Kwai, et l'odeur métallique du sang, l'odeur de la violence continuelle, amoureuse, qui nous tenaille.
Six heures du soir et le soleil tape sur le trottoir. Longer les Grattes Ciel, un peu amère sans savoir bien pourquoi. Le corps percé d'une lassitude continuelle dans la chaleur. Regretter la nudité sur les draps verts, le ventilateur frais et son sommeil, le mien sur le tapis. Attendre le crépuscule, que ce soleil se jette, se pende aux nuages et pleure un désespoir rougeoyant dans le soir.
26.07.05 Res privata
Les choses intimes ressemblent à l'économie souterraine, à ce qui n'est pas intégré au PIB national, à l'illégal. Faire l'amour en privé dans notre république devient un paradoxe étrange, où est l'intime dans la res publica? Regarder la fin du patriotisme avec un œil faussement larmoyant. Qui disait déjà que ce siècle serait religieux ou bien ne serait pas? La laïcité devient un procédé irrationnel. Inadapté aux relations humaines. Organiser l'amour, codifier le désir et régenter toute sexualité, il y a ce qui est tendance et les pensées has been. La république possède des milliers de saints pères et de sauveurs sans noms, patiemment cousus jusqu'à l'os. Et l'hors série des beaux arts titrait Moins de liberté, plus de libertinage, et j'en riais.
Éteindre la télé et effeuiller l'attente. Dépravation patiente. Je t'ai rendu tes milles baisers d'une main languissante. Il y a des royaumes que les gens n'ont vu qu'en rêve. T'en donner les clés quand tu voulais mon état de non-être, mon état de ne plus être à moi _ mêler l'ego et la mort, voilà une phrase bien étrange _ Alors, j'aurais pu répondre: Regnum meum non est de hoc mundo. Mon royaume n'est pas de ce monde, il était du tiens, très chère. Que ton plaisir soit le mien. Se faire démiurge d'un corps nouveau, saisir l'opportunité précieuse d'être le créateur. Laisser les dieux jalouser nos pouvoirs, quand nous pouvons donner autant la souffrance que la jouissance.
Être compassionnelle autant que passionnelle. Que tu déposes ton auréole à mes pieds pour ces quelques heures seulement. Ensuite, nous redeviendrons des hommes, avec toute la fierté et l'intégrité que cela implique. Mais pour l'instant tais toi, nous sommes tous des anges tombés du ciel, sans défauts mais sans foi. Tu disais que j'étais allée trop loin, en souriant. Fixer le corps lourd de fatigue, reposé dans un glacis de verreries et d'étoiles, le bruit de la douche en bas, le portrait de Dorian Gray près du lit. Nous sommes tous citoyens d'une nation aux yeux mi-clos et aux lèvres entrouvertes.
25.07.05 Les invalides
Plus très envie d'écrire, il y a un fond noir et gris dans mon crâne, pire qu'un brouillard sur Paris en hiver. Parfois, en juillet, j'ai l'impression d'être engoncée dans un froid de janvier. Sale temps pour les paumés. Tenter de gérer mes crises intérieures quand je ne sais plus où je vais. Alors. Gifler les âmes, parce que j'en ai plusieurs, je ne me comprends pas. Mon corps. Un puzzle. Ses doigts, une bénédiction dans le trouble. Je ne sais plus qui m'a dit que je n'avais pas choisi la voie la plus facile; ni qui m'a murmuré que c'était normal d'avoir peur, que c'était humain.
Laisser la contrebasse jouer des notes lancinantes, j'ai regretté le cynisme de H. , sa voie du bonheur qui ressemble à une jolie poubelle. Sortir le grand jeu de la psychanalyse. Parler, c'est un peu comme jouer au Monopoly, on ne sait pas quels mots on vend ni la consolation qu'on achète. Gare Saint Lazare. Parcourir le plateau avec des larmes amères et des pions tremblants. Je ne sais plus quoi poser, qui laisser, ou aller. Quelqu'un semble avoir avalé les dés. Angoisse légitimée. Schwarzenbach se moque de moi sur le lit et elle a bien raison. Je lui parlais de la voie cruelle, comme elle me l'a fait connaître, comme tu l’as apaisée, tu l’as rendu comme un chemin paisible malgré tout. En regardant la nuit, immense et claire avec ce ciel d'été après la pluie, les montagnes au loin, je me suis demandé pourquoi les voies les plus cruelles m'ont toujours semblé les plus évidentes.
M* m'écoute. Elle a peur que je saute par la fenêtre ou que je me taille les veines avec un stylo l'an prochain. Je lui ai dit qu'on ne choisissait rien du tout. Que si j'avais à choisir j'irais voir Varsovie, que si j'avais à choisir je prendrais à bras le corps mon papillon dans un train, jusqu'à Berlin. Puis le monde n'est pas ainsi. On ne peut fermer les yeux qu'en dormant. Rêver. Quand au fond nous nous sentons comme handicapés, broyés par des mains invisibles. C'est la Vie qui prend beaucoup, pour ne pas dire tout.
23.07.05 M.H et moi. 23h59
La nuit, je m'exerce à mourir
et le jour à sourire
[Tout est théâtre.]
22.07.05 Lux et luxure
Toute la journée ne fut qu'ombres et lumières, j'ai du mal à y croire, mal aux yeux maintenant en écrivant. Le soleil était un peu tapant dans le funiculaire lent qui montait à Fourvière, là bas, Lyon entière étalée en tartine brillante pour des yeux affamées et des objectifs kodaks japonais. Lyon est une ville aux toits de tuile, encombrée par la colline du vieux quartier sur laquelle elle se colle, puis tente de s'échapper. Assises sur le rebord. Au loin ce macro monde grouillant près du Rhône. Redescendre du ciel rapidement, lassées du spectacle des touristes glissant comme des voiliers sur le bitume. Les touristes ont toujours l'air heureux, c'est rageant. Et même le marbre de l'Église ne rafraîchit pas. Opter alors pour l'ombre douce et la climatisation violente du musée d'art contemporain.
Parcourir les boites noires dans le chant des merles, nous compresser à un coin, à un angle d'une salle aux télévisions multiples. Dans ce genre d'endroit il n'y a plus de temporalité, ni de raison, ni de vérité. Tout est décor. Un cyborg fait une conférence quand des films en noir et blanc défilent près des mappemondes suspendues dans les airs. J'ai mal au dos, courbatures languissantes. Il y avait une pièce qui ressemblait à la lune. Lever du bout du doigt un rideau noir pour entrer dans un espace vide, aux murs sombres, presque sans lumière, immense. Juste une statue de polystyrène dans l'ombre, luisante. Et un froid glacial nous poussant l'une contre l'autre. Laisser les étages se succéder, et les ombres et lumières, changer. Il y avait le requiem Lacrymosa mixé avec des chuchotements, et devant l'absurdité de certaines œuvres, je me sentais insignifiante. L'art contemporain fait souvent comprendre que tout n'est que jeu et je, ego et amusement, et que nous ne sommes que de grands enfants.
Sortir de là l'esprit implosé et filer retrouver P. mon ombre démembrée à la station. Forcer mon papillon à me tenir le crâne jusqu'au café, supporter P. déprimé au possible. L'air pue la désillusion et la rupture. Garder les yeux dans mon demi. Il y a pire que d'être seul, c'est d'être seul et ne pas se rendre compte de son bonheur. Regarder mon papillon d'un coin de l'œil: Pourtant il y a beaucoup à apprendre avec les autres, ça je ne le comprenais pas, un temps. Je pensais qu'on se faisait soi même. J'avais oublié qu'on naissait plus d'une fois, que les autres étaient au fond les accoucheurs d'un vrai bien-être. Et toi, P., que penses-tu de cela?
Rire maladroitement. La bière à jeun me monte à la tête rapidement. J'ai besoin de silence. Que tu te défoules sur moi me fatigue, je n'ai pas l'âme compatissante aujourd'hui, je l'ai bien tentatrice et attentée par ce satané papillon à mes côtes autant qu'à mes côtés. On ne sait jamais ce que l'on veut, et nous sommes toujours seuls pour nous même. Parfois. Je voudrais être en elle, à l'intérieur, juste parce qu'à la serrer je trouve toujours que ce n'est jamais assez. Jamais assez pour me calmer. Il y a toujours la soif de l'avoir près de moi. Possessivité qui m'étonne, ou plutôt, fusion lâche, l'amour est un poing. Il nous laisse parcellaires, presque assommés, mais jamais satisfaits.
Fuir alors. Vraiment. Fuir P. et sa répartie sanglante, me réfugier chez elle à saliver devant une charlotte au citron. Nourritures et violence continuelle du désir. Embraser les étoiles pour qu'elles brillent plus, comme des bougies. Retrouver l'ombre après les lumières des cafés et celle crue du métro. Clair-obscur du corps encore habillé, il a l'empreinte d'une sagesse qui s'enfuit, d'une raison qui s'évade. La rejeter, tout comme nous jetons ces corps là, à terre, comme des cadavres. Que tu m'enterres sur toi, vite, car je n'ai pas le temps.
Condoléances muettes et étreinte fugace. Endeuiller les cuisses d'un voile noir d'ombre de nuit et laisser pleurer un dernier royaume. Que tu sois un cercueil de fulgurance et de tendre violence, chère amante.
Minuit. Au centre ville les lumières crient. Attendre une voiture dans un flot de sensations diffuses. Ressusciter l'esprit enfouit sous ma dépouille. Encore tremblante.
21.07.05 Métaphysiques
Sous la douche à neuf heures, du lait d'abricot sur la peau et un jus d'orange à la main, Requiem for a hit dans la platine résonnant dans le couloir, il y a une ambiance de lendemain de soirée. Aujourd'hui c'est le jour des soupirs, sans le pont. La retrouver près des quais, ils ont bien changés. Je pensais éprouver quelque chose, de la mélancolie, mais rien. Rien en marchant Avenue de Saxe, rien près des fleuristes, rien sur ces fameux quais près du lycée où passait nos midis sous un soleil tapant, il n'y a pas si longtemps. On change vite, pas seulement au printemps. Me retrouver déambulant mais d'un pas décidé jusqu'à elle, les cheveux courts au gel dressant le crâne et les bottes cloutées de skinhead frappant l'asphalte.
Fausses apparences, j'ai de la gélatine dans la tête. Marcher dans Lyon près des bouquins de philo, Nietzsche est toujours là, Leibniz et Bergson aussi; ils se réunissent, me regardent, me rendent parano. La philo est partout, c'est le désavantage bénéfique de la matière. Nous étendre sur un banc près de la Saône en lisant S.Waters, caressant un ventre au velours plus soyeux qu'une couverture de bouquin. Laisser ses crocs à mon épaule et monter ligne D, à peines retrouvées et déjà empressées.
Chez elle, une fraîcheur et un silence. Ouvrir Gargantua. Nous savons déjà pourquoi nous sommes là, et la bibliothèque sur laquelle je m'attarde ne trompe pas le chemin, tout près du lit. V. disait que la lecture était un vice impuni. Pourtant ici, il n'y a plus d'étrangeté, nous sommes seuls et uniques, libres et vrais, chose que j'ai rarement ressentie. La véritable liberté c'est en fait de se retrouver dans un lit qui n'est pas le vôtre, de chercher quelqu'un, et ne trouver personne, car ce n'est plus un autre. Faire corps. Défaire un à un les boutons de toute individualité avec précipitation, laisser les personnalités nues et tremblantes au bord des draps. Oublier d'enlever la montre, s'enfouir partout à toi, omni voracité de ton corps en entier. Redécouvrir les astres perdus et gravir des échelles loin de tout social. De toute manière il n'y a pas de socialisation dans le désir, le désir c'est l'incontrôlable, il ressemble au néant qui absorbe, à l'attraction. Brûler les chairs d'une langue douce. Laisser Pantagruel et le reste dans leur Moyen Age, entendre mon vieux français vaciller et devenir soupir. Avec toi je ne saurais jamais lire. Perdre le livre dans les plis des vêtements. J'avais oublié combien c'était parfait, parfaite imperfection.
Rentrer avec ce genre de retard qui a duré toute une année. Rester devant mon coke light lemon avec la voix sensuel du chanteur des Deftones. Proche d'un chuchotement, un peu malsain mais entraînant l'esprit dans des méandres étranges. Dans le métro au retour une femme est venue. Des cheveux noirs, une robe zébrée et une peau hâlée, elle avait le visage excentrique et artiste, elle m'a parlé d'Aristote et Platon avec un de ces demi-sourires dont on ne sait jamais ce qu'ils veulent dire. Je me souviens de sa voix chaude et coulante, comme une lave quand elle a dit à l'ouverture des portes: n'ayez pas peur de la métaphysique. A ma fenêtre, assise sur le rebord malgré les six étages en sirotant un verre, as usual, me souvenir du souffle dans mon cou, de Sénèque et sa voie du bonheur. N'ayons pas peur des mots quand ils sont là, lascifs, n'ayons pas peur des pages quand il suffit de les empoigner pour nous donner du plaisir. Lecture extatiques.
20.07.05 Crimes solaires
Entendre la même sonnerie du lycée dans le parc. Levée tôt, à moitié endormie sur ses genoux quand elle me redécouvrait avec patience et exquise minutie. Laisser l'instinct redevenir le maître de toute chose, tout geste. Un banc devant le lac, au loin, la cité internationale et ses toits de verres, les canards bruyant, l'écureuil flirtant près des pieds. S'accrocher à des charmes et mystifier l'été, laisser ma main à sa taille sans bouger. Est-ce que c'est ça aimer? Douceur loin des couloirs, ceux là je les ai bien oubliés. Quelques jours auparavant je parlais de faire le deuil, c'est un peu vrai, faire le deuil sur ses lèvres, faire le deuil des moments passés en y laissant les miennes. Laisser faire le futur en pressant la décence outrée. Vêtements trop grands pour moi, m'allonger de tout mon long en laissant ses doigts effleurer des soupirs. Tant pis pour les gens. J'ai bien besoin de toi tout le temps. Au loin le lac, les enfants sur les canoës et le vent dans les hêtres verts. Jure-moi que nous sommes encore au printemps. Repartir sur des chemins opposés, le corps décidément bien loin d'être abreuvé. Discipliner la passion en des leçons d'élégance dans le métro, nous dire oui à demain, à dans pas bien loin. A peine rentrée chez moi ouvrir ta lettre, venue après toi, les mots grisent, dans l'enveloppe il y a l'odeur du manque et celui de l'attente. Poser les doigts sur la peau que tu as délaissée à regret. Chair tendre, le corps est bien faible, mais le cœur encore plus, et il me reste dix jours pour me décimer dans l'extase, et décapiter l'enfant que j'étais avec ce genre de grâce macabre qui parait insurmontable.
19.07.05 Chroniques italiennes
Me lever mal, je ne sais plus quel pied j'ai mis à terre en premier mais c'était le mauvais je crois. Me retrouver à Lyon III comme par un miracle malsain, l'inscription à l'université, dans le cas où j'abandonnerais la prépa en cours d'année. Échouer en Lettres et civilisations et déjà sentir mon pas incertain. Il y a trop d'inconnus, et trop d'impersonnels. Je me suis demandé comment faire pour étudier ainsi, vraiment, parcourir les salles multiples et les amphithéâtres déglingués. Tout est vieux et gangrené. Me faire happer par des conneries et retenir l'épée d'une cuisante mauvaise humeur, et d'une fatigue rare. Papa est venu avec moi, il signe les chèques et je le regarde d'un air hagard quand il maudit ma pâleur.
Pas incertains près de l'hôtel de ville, rajuster mes lunettes de soleil et prendre une moue agacée. Les vitres me renvoient une image glacée et un visage exsangue, silhouette étrangement pressée et mal à l'aise, cheveux coupés inhabituels. Passer la main sur mon crâne, A. va me tuer, puis je ne pense pas à A. là; parce que là j'ai l'air d'une héroïne italienne en perdition, un parfum des années 60 surplombe les mèches courtes et Aznavour chante la bohême au Moulin Joli. Je ne sais plus pourquoi je me suis assise dans ce café, curieuse avance quand je disais être en retard. Commander un café d'un air faussement blasé et donner un pourboire. Imaginer M* là, dans sa robe jaune qui dévoilait des jolies jambes, un sillage de Coco Chanel jusqu'au comptoir. Pourquoi P* est venu la voir. Pour ces jambes là, pour les genoux gourmands, pour un sourire? L'imaginer, lui, les manches immaculées, les mains fines autour d'un café et un jean ajusté, metrosexuel avant l'heure. De quoi ont-ils parlé. Entendre la voix de A~ quand elle nous a regardé ensuite dans un autre café: "comment on sait qu'on aime quelqu'un?" Sourire à la naïveté, ou peut-être que ce n'est pas le bon mot.
Revenir en arrière. Je suis toujours au Moulin Joli, là où mes parents se sont cognés. Là non plus je n'arriverais pas à parler de rencontre, l'image de M* et P*, mes parents, à cette époque est une légende, une ombre. Regarder le comptoir en bois, le cadre est ancien mais bien changé. Entrer dans les toilettes, un peu vacillante, encore dans mon rôle, un peu espagnol un peu loin, le minois relevé et le corps dans une posture tragi-comique: aujourd'hui c'est Almodovar ou rien. Huma Rojo est en moi, je n'y peux rien. Me passer de l'eau sur le visage en enlevant les masques, le miroir est traître. J'avais l'odieuse impression d'être belle, mais ça n'a duré qu'une seconde. Huma Rojo est partie, j'ai ri toute seule en sortant du café. Au revoir M* à la robe jaune, cela fait trente ans que tu es partie.
Palais Saint Pierre. 15h30 et des poussières, des statues et un jardin ombragé. Florence rayonne au cœur de Lyon, tourner au coin d'une arcade et tomber nez à nez avec elle. Cacher mon regard un brin incrédule, c'est tellement étrange après presque un mois. La peau tire, elle me fait mal, tout comme j'ai l'impression de retrouver de l'oxygène par doses successives. Me sentir bien mieux en sa présence, même si tout cela me semble encore étrange. J'ai assez rêvé de te revoir un peu, de sentir ton bras si j'étends la main un peu loin. Serrer des ailes bien connues, enfin retrouvées, les enlacer du plus doux que je puisse et m'abreuver de son souffle avec fébrilité. Parcourir les rues sans vraiment savoir ni quoi dire, ni où aller, n'importe où je m'en fous tant que tu restes un peu ancrée à ma main. Finalement retrouver A~ fraîchement séparée de J* pour une autre fille à la même initiale. On friendship between girls, tout est assez compliqué je crois, ou du moins, j'ai appris à le croire.
Au fond de la banquette rouge, la fixer aimablement et discuter du bout des lèvres sans quitter nos peaux. Reprendre un café et me pendre aux mains de mon papillon quand A~ était pendue au téléphone. Discourir sur la parfaite soirée romantique possible, jouer les savants fous du désir sur une cuisine légère. La conversation a prit une tournure étrange, presque philosophique: "comment sait-on qu'on aime?" a balbutié A~ devant nos yeux un brin ahuris. Nous regarder en rigolant, sans trop répondre; il y a une réponse dans ces cas-là? Repenser au Moulin Joli, à M* et P*, leur amour tranquille, la durée, l'étrange éternité du sentiment. Il n'y a pas de bonheur long de toute façon, ni de plaisir infini. Un jour tout (tais-toi donc, porte poisse).
18.07.05 J'suis mal en campagne j'suis mal en ville
M* se moque de ma bonne humeur, moi je m'en étonne. Depuis mon retour, j'ai traîné un minois noir et agacé de tigre effarouché. Après tout je n'y suis pour rien, lunatique de naissance dès le matin. Hier soir, une chaleur fatigante qui me pousse au vieux Lyon, près des restaurants illuminés et de visages familiers qu'il vaut mieux éviter. Laisser mes yeux se poser sur n'importe quoi, éviter aussi les lieux aux néons trop agressifs. Commander un soho et un verre d'eau en lisant Leibniz, non, en faisant semblant de lire Leibniz et en pensant à Nietzsche. Trahison estivale quand le crépuscule des idoles est loin.
Ce matin, ouvrir les yeux avec une légèreté étrange, l'entendre dans ma voix et en sourire. J'avais prévu ma mort aujourd'hui, ce genre de mort que seuls les vrais narcissiques comprennent: enterrer cette année en toute bonne fois, couper ces satanées mèches qui rendent mon cou brûlant. Mais nous sommes lundi, détail que j'avais lamentablement laissé de coté. Passer devant les devantures closes en maudissant mes mauvais calculs, tant pis, tant mieux. Rue de la république, faire du slalom entre les représentants de France Loisirs et les jeunes écolos avant d'entrer dans la grande pâtisserie. Demander des tartes aux fraises, à la framboise, au citron. 20 euros d'écœurement que je laisserais au frigo pour mes parents. La générosité n'a plus de prix, et mes folies excentriques excentrées ne font rire que mon père. En attendant A., dans la parfumerie, retrouver par hasard une fragrance qui m'a rappelé de très bons souvenirs, qui m'a fait vaciller et me trouble toujours autant. L'été est cruel.
Sortir de là le cerveau enfumé par Kenzo et les idées tremblantes pour trouver A. devant la libraire. Il y a toujours cette étrange sentiment de tendresse en sa présence, peut-être parce qu'elle connaît beaucoup de moi au fond, de moi profond, et que les mots semblent parfois inutile. A. m'appelle par mon pseudo, quoiqu'on fasse je reste Aeren. Elle le criait dans les couloirs avant, elle est encore la seule à le crier, ou à le reconnaître. La plupart ont laissé tombé, les heures de délires scripturaux ont eu raison de lui pour P. et la fièvre douce ont fait que E. l'a oublié.
Laisser A. regarder mes livres en feuilletant mes cahiers rouges. Il aurait fallu les brûler . J'aurais vraiment pensé ça il y a peu de temps. J'ai eu du mal à faire le deuil d'autant de souvenirs, peut-être que je ne l'ai même pas fait. Il aura pourtant fallu un mois pour me faire vraiment accepter mon départ, pour arrêter d'agacer E. avec mes doutes inutiles quand elle a l'exquise maturité de voir plus clair que moi. Parler litté et philo d'un air savant, de la prépa à demi-mot, j'entends ma voix et mon excitation. Au fond je suis tellement heureuse. Les crocs plantés avec volonté, de toute façon j'y arriverais.
Crépuscule rougeoyant. Penser à elle et à son retour ce soir, nos voix sont légères aussi, elles planent comme cette lumière claire après ces orages et cette grêle qui ont rythmé le ciel toute la journée. Sourire aux ombres en l'entendant. Tu fais quoi demain toi? Laisser l'intonation parler à ma place. Je t'ai bien assez attendue, qu'est-ce que tu crois...
15.07.05 Rallumer des flammes froides
Portishead et les voix stridentes ont mauvaise influence pour mon crâne. Une semaine presque sans mettre à jour, engoncée entre les arbres, dans la montagne. La nature n'est pas faite pour mon corps, sa pureté y fait douloureusement écho, elle me dérange, elle m'enserre. Là bas, il n'y avait pas grand chose à écrire, alors j'ai laissé mon stylo parler de moi et d'elle sans vos yeux pour nous lire. Le vent aussi est curieux, il touchait les pages précautionneusement et je n'osais pas les lui ôter. C'est la superpuissance de l'ennui, elle me fait tout céder. M. et J. puis leurs yeux mornes dans le jacuzzi, les serviettes blanches et moelleuses, leurs peaux laiteuses à voir. La peau blanche de J. me dégoûte, c'est une chair poreuse aux yeux, comme une poudre, débordante sur les cotés. M. et elle. On dirait deux sœurs. Je parais étrange à côté. Moins pâle et pourtant plus floue et éthérée.
Resserrer les pores d'un deux pièces devenu trop grand. Je ne suis pas maigre, pourtant à côté d'elles je suis une paille au vent. Hugo rigolerait quand je lui pique ces mots. M. serait Léopoldine et se noierait au loin dans la piscine pendant que je fixerais l'horizon et ses montagnes sombres, lasse. Le Mont Blanc est derrière. Il luit comme le regard de J. qui angoisse. Elle a au fond des yeux une lucidité qui effraie. Rentrer de ces quelques jours encore plus fatiguée qu'auparavant, quand plus rien ne me soigne malheureusement. Retrouver l'écran avec presque autant de tendresse que quand je retrouve mes rêves. J'ai besoin de privé ce soir. M. et J. étaient un public tranquille mais éreintant. Jouer les comédie légères et les marivaudages ne me convient jamais. (Retrouver les feuilles noires et retranscrire à l'amant électronique quelques sens parcellaires.)
Haute-Savoie, France, stylo bille
13.07.05
Dernier jour de ce journal de voyage minuscule, de quelques jours à peine, engoncée dans la montagne avec M. et J. Il pleut sur les fraises que nous venons de cueillir à genoux. Prendre un apéritif avec le reste de champagne que nous avions pour fêter le bac, accompagné par une crème de cassis douce pour la langue. Ce soir, le ciel semble s'épancher de tous les cotés. Hier, entendre sa voix à l'autre bout du fil pieds nus sur la terrasse en grelottant. Peut-être devrais-je dire ta voix, puis je ne sais plus, pourquoi ni à qui j'écris ça.
Pourtant je ne t'écris pas, dans ma vie, je ne t'ai véritablement écrit qu'une seule fois. L'an dernier du désert avec l'encre rouge, le rouge sur mes doigts, le désarroi, cette solitude si douloureuse lorsqu'on a peur du monde communautaire, de toute communauté. Mais ne parlons pas de là bas, je ressens alors une double souffrance, la première d'avoir perdu des gens, la seconde d'avoir vu l'enfant que j'étais pendue à un figuier. Je suis incapable de marcher dans les plaines asséchées, incapable de suivre les cours d'eau rare qui serpentent, même pas en rêve. Avec ce pays dans les veines je ne me sens au fond capable de rien. Tout reste ardent, comme cette mar ardente qui me faisait parler un temps, de nostalgie. L'an dernier, nous écrivions de manière différente, parfois je regrette que ce ne soit plus ainsi, même si la philosophie de comptoir et les demies confessions sont bien plus intéressantes lorsqu'elles sont charnelles, comme ces jours où l'on se serre inconsciemment avec cette peur étrange, comme ce jour où ta main dans la mienne nous parcourions la serre équatoriale en plein hiver.
Cessons les digressions. La pluie s'est arrêtée, tout comme hier j'ai raccroché sur la voix de J. chantant des pop idols japonaises aux cheveux rouges et verts. Il y a ce soir une techno éthérée, et de vieux génériques de dessins animés. Rien pour faire écho à rien. Attendre de rentrer avec une impatience notoire, retrouver cet univers souffrant, ces errances que je ne pourrais dans quelques semaines plus faire, cet écran que je vais quitter bientôt. Il y a un bonheur indicible à profiter de quelque chose qui s'enfuira, une fébrilité, un empressement certain à charmer un soleil joueur, à lire des livres qui ne sont pas sur la liste obligatoire pour la prépa, à boire de demi pèches en pensant à elle, des errances, des errances encore. Et puis sa peau à elle, mon errance perpétuelle. Hier. Pendue au téléphone je sentais bourdonner le manque du parfum constamment accroché à son cou, naturellement. Raccrocher vite, ne pas avoir à m'abaisser à dire une vérité qu'elle devine, qu'elle manque assez sourdement, qu'il reste encore des jours, et que j'ai presque honte d'éprouver autant de mal à la chasser de mon crâne.
Minuit. Il aurait fallu dormir, demain on se lève tôt pour reprendre en lacet des routes et des chemins tortueux. De toute façon je n'ai pas le mal des transports, je lirais un de ces vieux mangas dans le sens de lecture japonais, en mangeant mon petit déj’ pendant que M. et J. auront dans les yeux un éclat vitreux. Sadisme comique. Cette nuit, en tout cas, elle manque à mes peaux, à mes multiples, celles que je montre autant que celles que je cache. Sous la douche. Les sens dégoulinent, mon corps entier se liquéfie, se transforme sous des mains invisibles. A force, elle est devenue fantôme de chacun de mes membres. Mèches de cheveux trempées, les siennes, contre mon cou. J'ai des rêves inavouables qui me rendent comme un poussin apeuré devant son ombre. J'ai souvent peur de moi, quand M** me traite de folle, et que d'autres ne comprennent rien. Il y a tout le temps une forme de calomnie dans le regard des gens, derrière l'hypocrisie reste cette étonnante lueur de lucidité, celle qui vous jauge au premier regard, une lucidité mouvante qui suit chaque geste, chaque parole. Je ne regarde pas les gens fort comme Duras, j'ai l'habitude du monde, alors j'ai cette malice que certains disent qu'elle reste accrochée à mes pupilles quoique je fasse. Cette forme de roublardise populaire teintée d'un cynisme bourgeois cultivé. C'est un revêtement.
Souvent il s'effrite rapidement. Par contre la malice prolétaire reste, elle est en moi. Enfant déjà on me le disait, dans mes yeux brille une lueur particulière, de ce genre de malice qui transpire jusque sous les paupières: je serais enfant du feu de toute façon, ne cherchez pas de terre à terre, il n'y a que l'ambition, l'activité constante, la recherche. Puis une forme de détresse à penser que sans l'ambition on ne vit pas, il y a de l'insatisfaction, à toujours rêver de grands projets, d'entreprise et de succès. Que l'on voit, que l'on admire. Ça a été vrai. Le peu de talent que j'ai a été admis et parfois reconnu, ensuite mis en quarantaine, puis brouillé. Au fond la jeunesse reste toujours la même, en attente. En attente, toujours.
12.07.05
Montée de Bisanne, deux milles mètres d'altitude. La brume est légère, allongée dans l'herbe bruissant d'insectes, bourdonnante. Des trèfles à trois feuilles me chatouillent les orteils et mon stylo vacille. Avoir un mal flou à ouvrir les yeux sur un ciel aveuglant malgré son gris, et un froid encore gelant. Nous sommes dans un nuage, au delà, le ciel bleu et la pointe du Mont Blanc. Sandwich plastifié sous la langue, écouter les litanies de M. enfoncée dans l'herbe pendant que J. regarde les sapins de cet air pensif qui laisse toujours aussi craintive. Ici il n'y a que du silence, du silence et de la brume, des chalets au loin dans les vallées et ce froid frigorifiant. Tout cela est bien différent de Lyon, plus vivant malgré ce sommeil apparent. A Lyon nous ne sommes pas des êtres, nous sommes seulement des humains, plus faits pour réfléchir, calculer, consommer, que pour vivre seulement. La ville est l'éloge de la puissance incontestable de l'homme, et j'aime me sentir comme un cerveau parmi d'autres, je préfère souvent être cette machine collée à un écran, les yeux fixes et les doigts agités comme des antennes. Tout cela est bien pathétique pourtant, lorsque nous nous occupons individuellement de notre chasse du jour.
Devant ces montagnes nous sommes corps et humbles, il n'y a rien d'autre à faire que de marcher avec difficulté, courbé sous les sapins, sans vrai but. L'arrivée est à la fois connue sur la carte et l'on pourrait cependant continuer jusqu'à la mer et au delà. Il n'y a pas de départ non plus, on nous a déposé en voiture dans un gîte, ce pourrait être celui là, ou bien un autre, qu'importe, ils se ressemblent tous. Au loin le Mont Blanc encore, de partout, il est incontestable, au dessus de tout, à deux heures de l'après midi on voit sa pointe enneigée, tranchante, le marron brut de sa pierre, sa supériorité et surtout, son inaccessibilité. Après les vallées vertes reste ce no man's land étrange entre le ciel et la terre. Stocker dirait:" tout près de la main de Dieu". Les montagnes de Bisanne ont l'air d'être les curieux sujets d'un monde qui n'est plus le notre, et la chaîne ressemble à un collier de géant oublié.
19 heures. Le manque s'estompe. Peut-être parce que l'on va se revoir bientôt, bientôt j'ai dit au cœur autant qu'au corps, mon cerveau s'essouffle en altitude. Tu sembles encore plus loin que lorsque j'étais à Lyon. Peut-être parce que là bas c'était le monde connu. La veille, M. errait dans la même rue que moi, putain de coïncidence. Laisser C** m'entraîner là où je n'avais du tout envie d'aller. Trop de néons et d'esprit rainbow pour moi, les clips de Madonna au fond du bar quand j'aurais voulu être au fond du lit. Me contenter de fixer les néons bleus sous les bouteilles et la serveuse que tu trouvais jolie. Elle s'approche. Sans les rayons rouges elle est pourtant commune, cheveux courts, hyperactive et bavarde, comme beaucoup, des membres courts aux muscles énervés. L'écouter parler d’arts martiaux avec les rares clients des vacances. Parler de l'utilité incontestable d'aller en Chine une fois dans sa vie avec un gay qui semblait aussi crevé que moi. Aligner les demis et accepter un coke light. Au fond je m'y sentais à l'aise, contrairement à M. qui s'agitait. Ce n'est qu'un monde factice, une bulle sans oxygène ni rien pour apaiser. Parcourir ce petit univers autonome des yeux. Retranchés entre des murs, un écran, un billard, qui avouera qu'il a peur. Ce genre de vie s'use et m'use aussi, à peine effleurée. Laisser C** draguer en continuant ma discussion. Ce genre d'endroit est vraiment un écrin que la société tient fermé à deux mains, et ces nuits sont celle d'une homosexualité aveugle. J'ai pensé à toi, ton Allemagne lointaine, tes cigarettes, et cette étrange maturité parfois. Vous n'avez pas lieu d'être ici comme ça.
Est-ce moi ou… tu n'es pas comme les autres. Ces autres là non plus, pas seulement à cause de cette asexualité, ce travestissement dont tu te fais l'objet, ces chemises, qui laissent parfois deviner tes seins à la chair tendre, ce ventre, où mon oreille aime s'abandonner. Non, tu es différente, par cette silhouette que tu veux masculine, douce androgyne, par ton silence qui laisse poindre l'orient d'un arrière plan mystérieux, sang mélangé, le goût de certaines terres qui me restent étrangères. Te lire. Les vents, les champs les moulins et les canaux, cette odeur de l'Est, plus loin, les montagnes tchèques. Tout s'enfuit et tu surplombes irrémédiablement chaque lieu.
Avant, lorsque tu es partie, je rêvais de nos encorps, encordés d'une passion sans rien pour la freiner, je rêvais du plaisir que l'on s'offre. Maintenant je ne voudrais que tes bras, tes lèvres contre mes yeux, tes mains à ma taille, nos souffles calmes, pas tentateurs. Te retrouver, te serrer à mes côtes. Marcher à tes cotés, dans cette demi pudeur qui nous fera nous rapprocher que lorsqu'on sera seules. Il n'y aurait aucun regret. Nous aurions ce mois d'août un peu cruel pour nous aimer dans la chaleur, nous déchirer si tu veux dans la moiteur, chaque jour serait un antre de ce genre de douceur vraie, donc douloureuse.
11.07.05
Village des Saisies, 22h12. Un froid saisissant me prend aux oreilles et me tire jusqu'à m'arracher les tripes, il les fait trembler et laisse mes os en une carcasse vide, de tout repos, de toute chose. Je suis à l'abandon, au refus. On est au fond jamais mieux que chez soi, mais étrangement j'aurais aussi aimé être chez toi. Être dans ta chambre c'est un peu être en toi, la même saveur, le même silence doux, la chaleur est alors différente. S'évertuer à y penser pour dissiper ce froid gelant mes membres ici. Une chaleur pas maternelle, et pourtant rassurante, assurante. Ainsi la vie vaut la peine, le bonheur vaut autant le chagrin lorsque l'on pense à elle.
Avec agacement je me rends compte que mon écriture avec un stylo est celle d'un enfant. Mais l'enfant reste encore dévasté par des ombres qui même dans ces montagnes ne se dissipent pas, et dans la brume non plus. Dans la notre de brume ce n'est qu'un bonheur simple, du genre que l'on aimerait qu'il dure un peu. Dévastée par les doutes sans vouloir m'avouer que je me languis de nos retrouvailles et qu'importe l'après. Rien de plus que te revoir. Penser au retour à Lyon, foutue ville, avec toi elle est devenue vivante. J'avais aimé, oui, des étrangers, dans des villes multiples et très différentes. Alors des souvenirs que j'avais oubliés reviennent en masse.
Rembobiner les sens et les absences multiples. Quelques mois avant toi, la mer perlant à mes épaules et le sel de lèvres inconnues. Je ne lui avais sûrement pas demandé son nom, je n'en avais rien à faire. J'ai souvent embrassé sans sentiment. Aligner les erreurs et les amours faibles, remonter les années, quinze ans et les rumeurs de la ville grouillante et chaude. Ce pays qui reste inconnu planté à mes os, la nuit tombante et les lumières, les klaxons, les rues connues et l'odeur d'épices, de friture, de sel marin toujours. Laisser ma haine de coté et serrer dans mes bras un égaré comme moi, ses cheveux blonds et ses yeux verts, ses vingt-cinq ans de rien, quelques secondes de faiblesse. Il y a toujours la faiblesse qui transparaît durant l'adieu, puisqu'il y a moins à perdre on perd tout déjà.
Les souvenirs s'effacent, où se superposent. Aimer des étrangers est bien plus facile, on ne montre qu'une face que la lune s'en va déjà. 1997, Italie du Nord, la maison à colonnes blanches et une autre moitié de famille que je ne connais pas. Deux enfants sages. Il parlait espagnol, avait vécu en argentine et était moitié autrichien moitié italien. Je ne comprenais pas un mot de ce qu'il me disait, sauf le langage des avions en papier. Parcourir les champs en évitant les chiens sauvages, rester enfermés dans la voiture et nous fixer pendant des heures.
Malgré tout, j'ai oublié son visage. Être étranger, c'est être fragmentaire et nu à la fois, parce qu'il n'y a pas de passé à montrer, pas d'avenir. Le visage est alors ce semblant de salle d'attente qui dit "aime moi pour l'instant le reste on verra bien après", puis dans l'enfance, on ne comprend pas ces choses là.
Laisser les souvenirs de toutes ces villes, Londres, Rome, Tunis, Shanghai. Les attirances sont vaines. Seule Lyon reste vivante, elle a ton empreinte, superposant tous les souvenirs que j'ai pu me créer là bas. Parfois je doute que Lyon reprenne sa forme initiale, personnelle et enfantine, simpliste, faite de parcs et de trottoirs semblables, des legos pour mon crâne, avec cette forme de tendresse si justifiée quand on pense à l'enfance, mais sans plus. J'oubliais que grandir c'est aussi assister à ce changement qu'on délaisse bien souvent, celui de voir ces bâtiments, ces paysages habituels, prendre irrémédiablement un pli doux et cruel. "Grandir c'est supporter les souvenirs."
La ville est ma mémoire. N'importe qu'elle ville le devient Lyon, le métro, qui m'a vu tant de fois sortir et entrer d'un pas nonchalant, le parc qui faisait surgir nos fantômes, la roseraie. Il y a trop de douleur dans la mémoire, du moins, je ressens de la douleur en me souvenant du meilleur. Voilà ce qu'il me reste encore à apprendre: supporter la douceur du souvenir, laisser sa main légère apaiser mon cerveau sans qu'il ne la rejette en maudissant le temps. La douceur est souvent pour moi ce qu'il y a de pire, les mauvais souvenirs j'en fais le deuil avec grâce et sagesse, la douceur reste à ma gorge, je ne l'accepte jamais pour passée. La douleur est une fatalité, et la douceur.. j'ai si peur qu'elle s'enfuit. Alors je pose des doigts tremblants et maladroits sur cette main là.
10.07.05
Un lever à 6h sur une Miss Kittin déchaînée, couchée sur des mots doux, encore inhabituels pour mon écran, même maintenant. Ce genre de chose au fond n'est jamais naturel, nous ne sommes jamais naturels quand nous sommes tendres. Embarquée sur les routes dans un ciel neutre quand celui qui planait sur Lyon était gris. Dans la voiture, une chaleur artificielle qui pourtant glaçait mes os, comme une fièvre. A regarder par la vitre, le monde semble retourné en octobre. Déjà dix jours de passés, amorce vide du mois de juillet.
Le chalet est en bois traditionnel, avec cette odeur de renfermé montagnard, de sports d'hiver qui me débecte, odeur du feu éteint et du radiateur puant. Les montagnes encerclent, voire me compressent. Marcher dans les hautes herbes et prendre des petits chemins caillouteux pour trouver un village en bas. Est-ce que c'est la même chose pour toi.. Brume épaisse et grêle sur les toits, errance trempée. La ville ne me manque pas, il y l'odeur des sapins jusque dans la chambre, le brouillard étouffe un peu mais donne au monde un flou artistique rassurant. Me plonger dans Le Testament Français en oubliant un froid glacial et l'ombre éthérée de fantômes, autant d'hier que d'aujourd'hui. Makine parle à travers la vitre, chuchote. De la fumée sort de sa bouche quand j'attends en réalité la fin de ces quelques jours avec une impatience égoïste blâmable. Le stylo m'empêche de respirer, les mots sont maladroits et tu manques d'une façon ignoble. M'ennuyer, voilà la vérité. Ici ou ailleurs, rien ne change, le cadre est naturel, mais l'ambiance morne.
Le corps reste cette terre d'absence, à l'esprit décérébré. La radio grésille un vieux rock japonais acoustique, des pop idols charmantes à la voix nasillarde et aux jolis yeux doux. Il est cinq heures et les lumières sont déjà allumées. J'ai des sacs de billes lourdes à la place des yeux, des pierres au ventre et du plomb dans la bouche. "Encore combien de temps à eaux troubles." Combien de fois t'ai-je maudite, pour ces jours brûlés par ton absence comme des friches, pour l'obsession. Le désir est intransigeant, je n'y puis rien. Nous ne savons pas ce que nous voulons? Bien sur que si, seulement le papillon en question est dans des montagnes qui me sont inconnues. Me souvenir de ton visage, aux yeux de cette couleur indéfinie, tantôt d'ambre insondable ou d'un or qui m'est précieux, aux cils longs et détachés bordés de taches de rousseur minuscules, comme des grains d'épices sucrés à mes lèvres. Les joues sont douces pour ma bouche, veloutées comme les épaules, ses lèvres sont chaudes et son corps est parsemé de grains de beautés éparpillés que je me plais à chercher, des membres vigoureux à la chair dorée, ils enserrent mon corps et nous ne sommes que deux statues animées sous la pénombre.
08.07.05 Entonnoir
J'aimerais ordonner mon destin, c'est vrai, mon contrôle, mon emprise, c'est ce qui m'assure, ma fuite, mes défaillances, c'est ce qui me déroute irrémédiablement. L'autre nuit personne n'aurait osé parler, parce que l'on parlait déjà, les mains parlaient et parce qu'il n'y a pas d'autre choses plus vraies et plus raisonnables que de s'aimer. Pourtant nous n'avons pas besoin d'oubli, nous nous disons aveugles alors qu'on voit très bien, et je n'ai même pas confiance en nous au point de toujours penser à demain, à laisser planer cet arrière-plan de mélancolie inadmissible lorsque tout est là pour pallier à tout. Tuer la peur ne sert à rien, donne moi juste du temps et de la patience, que j'enlace la confiance qui fait défaut partout, que je crois, puisqu'il est vrai qu'en vérité je ne sais même pas si je peux me croire moi-même, quand je suis bête, autant qu'analphabète. Les étoiles sont sourdes quand elles s'éloignent, et mes doutes nous épuisent à chaque fois. Laisser le dégoût là où il ne sera pas, laisser les figures pâlir sans les nôtres. Tu ne méritais pas un jugement pareil, je me tais cette fois là.
07.07.05 Merciless cult
Errances sans goût sur le bitume. Tu crois en moi, vraiment? Éclater en sanglots. [Le corps est une terre d'absence. Le reste est en exil.] Je voulais te fixer, tu te souviens, je voulais. [Le corps est une terre d'absence. Le reste est en exil] Quoi dire, quoi montrer? [Il y a des mots que je voudrais te dire avec mes mains, des textes, en entier.] Errances sans goût sur le bitume, sans tes yeux ni tes mains. Se souvenir est plus douloureux qu'oublier. Timidité criminelle, ou seulement retenue, pudeur habituelle et de rigueur involontaire dans toutes nos actions. [Pourtant j'aime trembler contre toi, parce que j'ai le corps faible et le cœur enchaîné.]
Optimistes, aucune de nous l'est, mais je t'aime trop pour voir clair, tant pis, il n'y a pas d'optimisme à avoir, je t'aime. [Anaphore languissante à l'écran, et puis pourquoi la taire] Que te laisser en souvenir. C'était une danse, cette année. Longue et lente décadence jusqu'au trépas. Parce que j'ai aimé une fille qui en apparence ne me correspondait surtout pas, que j'ai joué avec elle des pas entre des chambres et des couloirs avec une grâce inimitable, qu'elle a insufflé à mon être un amour sans pareil, tremblant mais apaisant, à la fois heureux et sourd, que te laisser qui en vaille la peine: j'ai des mots gardes-les un peu, les étreintes, elles se confondront bien vite, elles se dégoutteront pour d'autres. Garde mes tremblements contre ta peau, toutes les fois où l'on a pu tracer des vers des épaules jusqu'aux reins. Garde aussi les débuts, cette timidité criminelle dont tu parles, si douce, dans ces étages, l'hiver et le froid, les saisons. Ne les perds pas. [Laisser les larmes. De toute façon j'ai l'air de ces inconsolables, un peu hagards] Odeur d'adieu misérable, je ne le veux pas tu entends? Pourquoi penser à ce que l'on va garder.. je veux conserver ta chaleur, ta peau moite contre moi, tes lèvres, tes larmes rares, ce lundi soir plongé dans le noir, la lucarne et la lune, la pudeur et la voracité combattant à main nues. Ces tremblements là, cette obsession. Je l'aimais. [et toujours maintenant]
06.07.05 Champagne light et mention
Le voisin chantait Starmania sous la douche et les mains contre les oreilles je tentais de dissiper une migraine tenace. J'étais étourdie bien avant les résultats. Osciller entre l'oubli et l'angoisse irrationnelle devant M. et sa copine dans ma cuisine. Renter dans le métro comme on entre dans un four. Des vieilles chansons des années 40 résonnent dans ma tête, à chercher méthodiquement mon nom dans la liste des admis, méthodique assassin. Une goutte de sang s'échappe en un petit flic floc devant le jury 044. Je l'ai, comme prévu, mention bien, comme voulu. Laisser la terminale que j'étais mourir sur le carreau, sans plaisir, sans bonheur ni véritable tristesse.
Commencer ailleurs, recommencer ou renaître. Je sais bien qu'en vérité tu n'es pas optimiste, tant pis. On se donne une chance qui tourne comme une toupie. Aujourd'hui il pleut, pas ce genre de pluie avant ton départ, c'est une tempête qui rend le ciel noir de nuit à midi, et le vent souffle fort sous les toits. Frissonner d'une nuit blanche à boire misérablement avec M. sur l'intégrale de Starwars quand j'écris encore qu'il me manque une étoile. Cet écran frustre plus que nos voix légères au téléphone. Moura joue aux cartes dans ce ciel capricieux. Rester sur la terrasse à regarder les géraniums perlés. Odeur de terre pourrie et de fleurs fanées par le soleil dont les pétales tombent sous la pluie battante d'aujourd'hui. Peau grisâtre dans la chambre verte, illuminée de mousson froide. Le fantôme de Duras contre moi, contre mon corps à serrer mes jambes. Enfant contre enfant, bien différentes.
Au petit matin, rentrer chez moi en tanguant sur le trottoir, perdre mes lunettes sur le trottoir et les chercher à tâtons quand une femme en noir passait avec ces hauts talons. Trembler avec des bouteilles vides, me sentir un peu maigre et saignante, exsangue sous la pluie, trempée en petit haut rouge. M'étendre au goudron sous le regard ahuri d'un garçon de restaurant. Vous m'aimez? Moi aussi tiens, c'est étrange, pour une fois je me sentirais pousser des sales ailes d'ange. Mon auréole déteint sur le trottoir. Ramasser mes lunettes et boitiller jusqu'à chez moi pour m'effondrer sur mon lit. Au loin l'ordi clignote des messages rouges et verts comme à noël: congratulations.
05.07.05 Les nuits scintillantes
00h33 Odeur de clope aux bouts des doigts sans fumer. Je me suis demandé si elles étaient repues. Graisser mes chaînes et ôter mes menottes pour gifler des moustiques. Parasites au creux doux des reins de nos technologies. Cette journée fut affreuse, un peu malade de rien, une contrebasse jouait dans ma tête un adieu lamentable. Regarder P. dans les yeux sur des fauteuils ouvragés, alter ego étrange, tu comprends une moitié de moi que j'aurais bien voulu entière mais que je ne possède pas. Tant pis. Arrêter de douter de moi même pour l'internat, si je n'y arrive pas, personne n'y arrivera. Frapper des poings et me foutre un violent crochet du gauche d'une façon spirituelle: réveilles toi, ce bac tu l'as déjà. Arrêtes de mourir de peur à chaque pas, ne vacilles plus. De toute façon on sait déjà pourquoi tu souffres et cela tu ne l'écriras dans aucun blog, ne le dira à aucune oreille, même pas la sienne, si douce. Parce que la vérité n'est pas douce. La mort n'est jamais douce.
Je me suis souvent demandée pourquoi elle avait plané si tôt chez moi, pourquoi M* en parlait comme d'une personne, la fatalité n'a pas de visage et celui qu'on lui a donné est moche. M* a toujours parlé de la mort parce qu'elle l'a connu, lui a donné une main tremblante, un bout de chair qui disparaît dans du sang, la mienne reste, je ne sais plus pourquoi. J'ai oublié l'histoire, je crois que ça vaut mieux.
M*. est magnifique sur les photos du pont du bateaux, celui de la mar ardente, pas seulement parce que c'est elle, c'est parce qu'elle est sensible, unique, un peu avortée sur les cotés, elle a des secrets M*. Elle me les a murmuré à l'oreille quand elle a su la vérité, elle comprend presque, elle pleure trop quand j'ai les yeux secs et me dit d'une voix souffrante: tu es si dure. Et là je lui réponds qu'elle ne me connait pas même si ça fait dix-huit ans qu'on vit ensemble, j'hurle. Bien sur. Il y a des diablotins en moi. Pandore a mal ouvert la boite et rien ne s'est enfuit.
Ce soir. Attendre que le sommeil vienne d'un air tranquille, c'est une belle soirée, vide mais douce, a peine violée. Essayer d'oublier l'arrière-goût de l'attente pire que celui d'un cigare. T'attendre toi un peu, Lyon sans tes yeux jaunes m'ennuie, les pierres deviennent fades et j'ai moins de sourire. Attendre, attendre cette attente dans quelque heures, quand le matin viendra me laissera cernée d'une police fatiguée, chercher la kalachnikov en vain, rien pour me faire dormir, j'ai bien trop bu, j'ai bien trop écrit, bien trop parlé. L'excès m'excite.
04.07.05 Gagner
Me fendre la poire en fumant cette mélasse à la cerise. P. est un cynique qui sait se cacher, moi aussi, que voulez-vous, nous sommes bien décadents pour ce siècle là, et pour vos yeux. Je les imagine, avides et étonnés, non cette fille-là vous ne l'avez pas connu, jamais elle ne vous a jeté un œil d'ailleurs. Vous étiez des ombres parmi d'autres, j'ai toujours été égocentrique et égoïste, vous, comme les autres, vous étiez dans les couloirs comme tant d'autres avec qui je ne voulais pas d'attaches. J'ai horreur de vos liens et je n'ai pas honte de vos yeux sur mes pages, ouvrez le cadavre, vous en avez peur et vous ne comprenez pas. Des gens comme vous nous mettraient à l'asile, alors avec P. nous riions en fumant, en vous imaginant collés comme des mouches à l'écran, avides de savoir _ cela je n'arrive toujours pas à le croire _ les détails de ma vie des plus intimes. Ils sont là. Vous avez bien vu? Presque tous, les soupirs, les désirs, les instincts, mes plaisirs. Vous les lisez et je m'en fous car jamais vous ne me connaîtrez. Vous aviez honte que je le sache? N'est pas maître de soi qui veux. J'exhibe avec talent. Ce qui m'a dérangée c'est que vous vous en abreuviez sans rien comprendre pour vous réjouir en silence. Pauvres fous. Je le suis sans doute moins que vous, moi qui m'épanouit sans vos doigts pour tirer mes cheveux dans l'air, descendre ma personne. Ma réputation, je l'ai hachée avec un gros couteau et avec un plaisir plus qu'intense, encore mieux qu'une jouissance, que vous découvriez un à un, une à une, ce que je suis moi, en entière, un vrai steak. Ça vous en bouche un coin? Moi je ris aux éclats. C'est si bon de se sentir vivante, répudiée, mais vivante, incroyablement vivante sous vos yeux ahuris, je réussis tout de toute façon. De quelque manière et quoique je fasse, je vous ai tous bien eu, vous qui souriez tout comme moi de cet air hypocrite qui nous tend les bras, vous qui me parliez des cours d'un air bien innocent, vous qui, nous qui, nous sommes tous des loups. Pourtant je ne vous ai pas mordu très fort, pas assez à mon goût.
03.07.05 Saint
La Russie sur la chaleur. Je l'aurais bien voulu contre moi. Laisser les dents s'entrechoquer d'un rire un peu nerveux. Rembarrer les clichés devant C.de F. et oublier les reflets de la vitre. Le bus climatisé fonçait avenue de Saxe jusqu'au parc, la roseraie vide et les touristes portoricains près du chauffeur. C'est donc ça le repos? Errer seule au cinéma. Acariciar el sillon, le fauteuil sombre de ciné cité. Ce n'était pas la même salle que 2046, elle était au sous sol la dernière fois que je suis venue seule ici, c'était l'hiver sans tes mains froides, c'était ce début d'hiver, timide. Prendre le temps, on l'a prit tu sais, beaucoup, lentement. Il y avait de la grâce à se tourner autour d'une façon si plaisante, par les mots. Aujourd'hui c'était un peu comme ce jour de presque hiver. J'avais aussi oublié le goût de l'attente, un peu amère. Déambuler dans une parfumerie ouverte aux heures les plus improbables, sourire aux fragrance, celle mêlée de sel de mer et de fleur d'été légères, légères. L'été surprend, séduit puis déçoit, l'été est un homme.
Oublier mes états d'âme au vague d'hier soir. Ne pas supporter la dépendance à une drogue si douce _l'absence est un sevrage sauvage _. En venir presque à te haïr pour avoir autant de pouvoir sur mon être. Et puis tant pis, après tout, je ne crois pas en toi, ni toi en moi, jamais je ne t'adore car tu es loin d'être une déesse comme je suis loin d'être parfaite. La nuit s'est agenouillée sur ma dépouille nue près de la fenêtre. On m'a soigné en silence. J'ai rêvé d'une neige blanche tombant sur nos paupières, j'ai rêvé d'extases avec C. et je me suis réveillée en riant. Inconscience presque comiques pour ce pauvre C. qui ne m'a jamais rien demandé.
Silence. Compatissant silence quand j'ai hâte que Dimanche se finisse, que la semaine arrive, que les résultats du bac me laissent du champagne aux bords des lèvres, que M. et A. rient aux éclats jusqu'à point d'heures: ce trop plein de jeunesse, ce tourbillon, presque triste, cette étreinte profonde des ans _ nous aurons des stigmates _ nous aurons des blessures ouvertes et exhibées fièrement. Je te disais de te taire. Bien sur que j'avais tort, ces souvenirs là qui me heurtaient, restent encore impérissables. Et l'on dit encore, très chère, "tu te souviens?". Et à question stupide, réponse bête...
02.07.05 Trop plein sans plomb
Blessée par l'absence. Je pourrais dire que c'est pathétique, je voudrais te dire "tais toi", A te lire trop de souvenirs me reviennent. Ces mois. Les prochains. Tu me fais pleurer. Bien sur, oui, c'est lamentable. Ce matin G. me disait de ne jamais trop aimer. Rester dans mon enclave, conclave charnel. J'ai la tête qui éclate, le métro ligne B et ces garçons stupides. Me sentir trop fragile pour sortir. Les souterrains de Lyon, toujours aussi gris, me donnait l'âme fleurie. Tu es une lune. Et je tourne autour d'un astre mort, ton cadavre me rend folle. Et l'asile ne veut pas de moi. Si vous saviez. Si vous saviez comme j'ai peur. Les mains froides, où sont-elles? Toutes ces nuits passées à te chercher, t'effleurer. Effleurer ton bonheur, mais qu'on l'effleure encore. Les yeux ne veulent pas se tarir. Bien sur que je suis faible, et je me demande comment tu supportes autant d'inconstance; sans doute que c'n'est que ce soir. Enfant terrorisée. Par mon ombre, par ce que je vais faire. Pourtant cette nuit fraîche est compatissante, on voit des anges qui nous baiseraient les pieds, même athées. Hugo se moque de moi et la pièce de Musset est belle, au fond, quand on la finit on se dit qu'elle est belle. J'aimerais presque les traîtres. Ils ont quelque chose de touchant. Et il y a trop de choses à oublier. Me pencher à la fenêtre pour perdre plus de toi, que tout cela tombe en bas. Que tes mots me laissent, je ne voudrais que tes bras. Que tu serres.