Septembre 2005

01.09.05 Le corps en fuite

Assises à la Gargouille, juste avant l’échafaud. Me lever tremblante, bien après l’aube, une mauvaise humeur traînée jusqu’aux Terreaux. La robe rouge trop courte, trop voyante pour le corps farouche d’aujourd’hui, les sourcils froncés, dans la rue, dans les routes, la douceur du soleil, je ne la sens pas, ou si peu… Un dégoût et une fatigue pendue aux lèvres, la bouche sèche. Le corps est traître, le papillon assis à côté, planté sur son café, me fixe alternativement, balance ses doigts sur le rebord de la table. Me sentir encore lunatique pendant qu’elle écrit, j’ai le cœur ambivalent, et je sus fatiguée, tant… Un peu angoissée aussi du départ. Du changement. Assises toutes les deux à la Gargouille, encore, encore devant les pierres, les vieillesses, celles accrochées aux murs comme celles qui marchent cahin-caha dans les ruelles. Les troupeaux de retraités encore dans la rue, même avec ces vacances finissantes.

Assises toutes les deux donc, encore, pour un jour de plus encore. J’ai la vie fatiguée avant l’heure, et l’esprit comme un compte à rebours lassant. Que dire. Que faire. Quoi attendre au fond. Ecrire sur son bras, à l’encre, l’encre est comme un or noir, et sur sa peau douce, comme un fluide suave. « Propriété exclusive » Je ne sais plus ce que je voulais vraiment dire en marquant ça, apposer une marque posthume du désir éprouvé, éprouvant. De quoi ai-je peur, encore. Au fond je n’ai pas changé, j’ai plutôt empiré, à spiritualiser l’angoisse. La regarder écrire, ses bras nus encore un peu hâlés, son air concentré sur le carnet vert. Si tu avais été un homme. Je t’aurais moins aimé. Quoique l’on dise une femme a les excuses de la féminité. La féminité c’est encore le souffle faible autorisé, et le mystère. Même quand on renie la matrice, le mystère est encore.

Assises à la Gargouille, le ventre creux quand nos voisins commandent des salades lyonnaises. Le cœur moins fauché qu’eux pourtant, c’est déjà ça, la jeunesse peut se permettre d’être pauvre, elle a l’eau fraîche et la connerie de l’espoir. La jeunesse ne peut pas se permettre le désespoir. Une chaleur de mois d’août pour un premier septembre. La tristesse se cache, même si elle est toujours là. Comme ces jeunes délurés qui mendient près de la cathédrale, leurs yeux injectés de sang, l’odeur du haschich sur les doigts, comme le vieux qui me tournait autour, celui qui me tenait la taille, la même odeur, la même pourriture. Fixer quelques images avant de sombrer. Fixer le moi coulant au bord du verre. Qui sombre ?

01.09.05

Un peu plus de onze heures du soir à toucher la fin d’un monde. Je sens que l’amerrissage sera dur, qu’il va encore falloir oublier, enfouir beaucoup. Tout à l’heure nous étions au parc, juste devant le parc en fait, sur cette étendue verte entre Interpol et le parc. Le soleil était caressant, la robe rouge donnait des tons d’automne avancé à l’herbe et un air de sensualité proche de la mort, de ce genre de beauté rare, un peu sanglante, agonisante. Une plaie rouge. J’ai peur. Peur de beaucoup, que la douleur me mène loin. A la serrer et à l’embrasser comme ça je me demande comment je peux autant l’aimer. Et Nietzsche disant que ce n’était pas la destruction qui effrayait les amants, mais le changement. Et nous sommes humains, malheureusement. Bien trop humains.

Il y a des années je disais sérieusement à M* : « tu sais, j’ai tellement peur de l’amour que je renonce à aimer. » tant pis, depuis dix mois je faillis à la règle, et implore le sursis. Chaque jour un peu plus. Chaque jour un peu plus. Elle est mon guide de toute chose. L’amour est encore pire entre deux femmes, même pas plus cruelles que d’autres. La féminité est toujours cruelle, elle porte la marque du vice qu’on lui a tatoué de force au front depuis Pandore, ensuite il y a eu Eve. Tant d’autres depuis…

Je n’ai même pas beaucoup d’espoir concernant cette année, j’ai des appréhensions. Je voudrais rester longtemps contre son corps à elle, je voudrais savoir gérer mon temps sans délaisser l’essentiel. La chose la plus belle à trouver, à cueillir et à comprendre, c’est cet essentiel différent pour chacun. Je ne sais pas où cette année va me mener. 2005-2006 promet d’être dure et flambante, quand l’année précédente fut la plus belle de toute une vie. Je me suis dit qu’il fallait mourir un peu, j’ai rédigé plusieurs lettres d’adieu, je me suis penchée au bord du puits. Mon visage se reflète avec plus de force que jamais quand j’implore n’importe qui, qui que ce soit, qu’on me donne se putain de courage, ce genre de force secrète qui me fait déplacer des montagnes, les traverser. Dites moi cette fois que les miracles existent, faites moi croyante rien qu’une seule fois. Son visage est ce genre de figure mystique comme le fond de l’œil. Comment puis-je mettre autant de mon existence dans des mains étrangères ? Au fond je garde bien les rênes d’un traîneau lancé à toute vitesse, la glace glisse, et j’ai les mains traîtres, cherchant à effleurer sa peau à n’importe quel prix, cherchant le velouté de sa nuque, ses yeux dorés, ce tout, cet entier que j’adore et mendie par racines carrés.

Veillée funèbre. J’ai bu trop de caféine et demain est le commencement de toute chose. Que l’on me protège, qui que ce soit, n’importe où. Changer de ville, l’internat, le train, cette prépa sans chair, sans sang, cette prépa inhumaine en quelque sorte, dont le reflet n’est pas dans mon miroir personnel. Mon cœur. Balancé au milieu. En l’aimant, elle, je me suis dit « aucun regret ». Je ne veux pas qu’elle se fasse maître, qu’elle m’empêche, sans le voir, ni peut-être même le savoir, le sacrifice. Je veux que tu ouvres encore mes yeux de tes doigts délicats, sur la douceur de la chair, et le corps qui me parle même quand l’esprit sue. Je veux de ses bras quand j’aurais cette détresse ancrée au fond du cœur. Me demander si je vais réussir, et si j’échoue, dans quel état vais-je m’en sortir. Les mois à venir seront-ils aussi durs. J’ai parfois, en sursaut, cette double interrogation terrifiante. Si on se laissait en chemin. Comment sortir, comment vais-je réussir à convaincre le corps d’oublier le plaisir, à mettre en scène cette partie ignoble, celle du sacrifice. Je ne veux pas qu’on me pousse dans la tombe, ni dans la fuite, et nous sommes bien peu de choses…

Parfois je me dis que l’on s’est rencontré trop tôt. J’y pense franchement, et toujours aujourd’hui. Il aurait fallu se trouver au détour dix ans plus tard. Parfois j’aimerais être en décembre, comme ce soir, dans ce killing cold de la jolie Katherine Mansfield, dans le rouge et or rococo des fêtes, toi contre moi le souffle chaud, les révisions des vacances, loin de Grenoble, dans ton lit tiens. D’ici là… je me dis toujours d’ici là, sans savoir, depuis dix mois que je ne sais rien. Ce soir. La fatigue se fait sentir. Sans doute parce que j’ai trop écrit, me dire qu’au moins ce soir je ne suis pas si seule, qu’un papillon joue de ses pensées dans la pénombre quelques kilomètres plus bas… ou plus haut, je ne sais plus bien… La coupure sera dure. Douloureuse, ma douleur. Non. Ne deviens pas une douleur pour moi quand tu n’es que douceur, ce soir la nuit est fraîche sur le lit, les murs ont l’odeur de la saveur d’été, le ventilateur à terre près d’une pile de livres. Apprendre à oublier. Ce n’est pas de l’oubli au fond. Apprendre à accepter la souffrance, le bonheur comme le malheur.
La chambre verte et jaune, la gorge encore un peu brûlante, le stylo glisse, Miss Kittin termine son morceau dans un cd agonisant sur la platine, minuit, peut-être, qui sait… demain il faudra saluer les nouvelles communautés, celles qui donnent les clés d’autres royaumes qu’ils appellent société. On ne peut pas rester en soi, je ne peux pas rester en toi, il faut savoir vivre avec, on saura bien le faire, nous aussi. Oublier les souvenirs, les jours passés du mois d’août en ta compagnie assez charmante pour me faire frémir… le repos me fragilise, il me faut du travail, du travail pour t’oublier.

Minuit, enfin, ce soir, la fin d’un monde, vraiment, ou le début d’un autre. Tant pis, très chère, tant pis, j’ai tant voulu ce jour que je ne pensais plus qu’il viendrait. Amen. Les autres dorment, la ville se couche aussi, et pitié qu’on me sauve. Que je supporte la douleur, la moitié du corps arraché, enfermée, qu’on me refuse à toucher. Penser à une héroïne de Sarah Waters et ses gants sous les draps, c’est un peu ça. Retrouver le mental aimant, retrouver ce masochisme plaisant du travail et de l’apprentissage sans failles. Parce que de cette année malgré le sacrifice, je veux tout, de ces jours je veux tout. Sans concessions aucunes.

02.09.05

Send me back home now. C'est tout ce que je peux dire. Journée de tabac froid sans le tabac, un stress lourd pendu aux os. Parcourir les salles, et les sept cours. Non je ne suis pas perdue mais sacrément paumée. La chambre fait quelques mètres carrés de bois et de chaleur, une baba cool rousse comme voisine, et un emplois du temps acceptable qui n'excède pas 17h. Une lenteur m'accable. Peut-être cette tonne de travail en prévision, les mots de J. en me regardant: "le pire c'est vers Novembre".

A marcher dans la gare, j'ai presque envie de faire demi tour en courant. C'est pas pour moi ça, autant de conneries, autant de lettres. Ne pas faire latin, déjà aimer la prof d'histoire, c'est bien moi ça. Chercher déjà la solitude alors que l'internat débute. Tout ça pour finir par décider de rentrer. Vite. Les chambres se vident ce soir, peu à peu, dernier week end à profiter d'un papillon fraichement littéraire. Je me sens démasquée et dégoutée de tout. Une lassitude et une angoisse. Je ne sais plus bien quoi faire. Reculer. Tu sais G. je t'ai jamais écouté. Tant pis.

Send me back. Un SOS douteux pendu aux lèvres. Au retour la climatisation gelée du TER, et la chaleur qui m'affaiblie gare Part Dieu, des gares, des trains, des allers des retours. Ecrire. Beaucoup écrire sans rien avoir la force de mettre à jour. Je n'ai plus de courage, encore le corps qui attend je ne sais plus quelle fin, il n'y a plus de fin ici il n'y a que des débuts fades, une semaine en prévision plus lourde que toutes les autres. Prier qu'on me fasse croyante maintenant, là tout de suite, jurez moi que les miracles existent. Sinon je ne répond pas de moi.

Humeur ambivalente. Au fond ce n'était pas si terrible, ce n'est qu'une année; le but approche, hein, sciences po hein, carto, geo. abréviations tordues. LS 1 c'est ma classe: lettres supérieures 1. Me jeter dans la poubelle et touiller au fond du bout du doigt, frapper l'esprit: il reste quelque chose là dedans? J'ai à apprendre, j'ai beaucoup à faire. Rattraper le moral à bout de bras, l'entourer, à bout de souffle à Masséna. Le serrer contre moi en caressant sa nuque, fragile. Me lâche pas, toi.

09.09.05

Descendre du train, un pavé de 500pages de Furay dans la main. Les quais sont bondés et l'air brûlant. Dire que toute la semaine j'ai attendu fébrilement ce moment, en me disant qu'il ne viendrait jamais, qu'il était enfermé dans un coin cornu de la spirale du monde, oublié dans une dimension mystérieuse, ôté à mes yeux, à tout regard. L'âme végétative seulement, en attente, je n'ai plus aucune perception et Aristote peut encore aller se faire foutre, j'aime insulter les philosophes. Dans le TER, délaisser l'histoire de la révolution pour Ecce Homo sous des paupières battantes, retrouver un Nietzsche satyrique jamais saint non, toujours dans cet état d'explosion continuelle. La retrouver dans un coin de la gare et déjà ressentir un bien être étrange en marchant contre sa hanche. Je me suis souvenu de ces derniers jours où j'écrivais fébrilement dans un café entourée des montagnes, de l'aura blanche que l'on voit le matin tôt en grimpant dans la salle, de l'espoir d'une vallée heureuse qui ne vient jamais, de cette agitation constante de l'esprit qui nous pousse, des deux mains, dans des retranchements du cerveau que je croyais inatteignables.

Et ce silence. Le grésillement du portable, chaque fois, à chaque fois recommencer. Hors du trou on entends la voix rassurante des vrais amis, leurs voix à tous, parfois plus simples que n'importe quels mots tendres, parfois plus anxieuses que moi, parfois, oui, compatissantes. Ecouter P et un désarrois que je n'arrive pas à imaginer. Un lycée vide de tous nos noms, de toit ce que l'on a fait, c'est à moitié effacé le souvenir puisque beaucoup d'heures de ces couloirs ne se diront jamais, encore coincés dans la pierre, encore tus, l'oubli se tait aussi.

Je pleurais dans la rue. Il n'y que dans les villes inconnues que l'on peut pleurer dans la rue, le portable remit dans la poche, ou bien collé à l'oreille en hurlant l'injustice. Mes jours, ou mes nuits, sont tous identiques, de cet identique incertain de toute identité. De la moiteur du sommeil dérangé, de la peur panique de l'enfant à la table, à toutes les tables, tous les pupitres. Et l'infini ne s'attrape pas. Pas encore.

Ce soir lire les complaintes; elle disait qu'on avait de la chance, c'est vrai, la chance est toujours souffrante de rien. Le vide. Le sans force, le faible mot, leur force à eux qui me poussent, ma faiblesse, nous sommes faibles. A me revoir courant en aveugle dans n'importe quel quartier pourvu que ce soit loin de l'internat du lycée, des larmes brûlantes sous un vent montagnard, je me suis dit que jamais je n'avais jamais réussi quoique ce soit. Que les épreuves arrivent maintenant en masse, que j'aurais vendu mon âme au diable pour retrouver Lyon, les quartiers rassurants, la chambre verte, sa peau et la chaise anonyme d'une fac d'histoire géo plutôt que de supporter les brimades noires et la communauté bruyante nuit comme jour, jour comme nuit, des nuits pas plus belles que mes jours, des jours aussi tristes que les nuits. Soudain j'ai du courage, je me dis chaque jour encore un, ce n'est que le début, encore un pas si tu tombes personne n'est là ni pour donner une main ni pour mieux t'enfoncer.

L'esprit coulant, chaque sens engorgé d'eau gelé de petits poignards aiguisés au coeur et aux poumons. Respire. bientôt viendra le vent de la fin. Me noyer seule. La douche brûlante à droite du dortoir. Je n'ai rien choisi! On m'a mis dans le train ouais c'est ça ouvrez moi l'œil au scalpel et fouiller, la perquisition sera dure, je n'ai rien choisi, non, ne me dites jamais que je suis coupable. Je peux être l'Idéal si vous voulez, si c'est ça que vous désirez, mais je ne suis pas coupable.

10.09.05 Allons mourir ce soir…

Nos perpétuelles. Je pensais arrêter d’écrire mais je me rend compte que cela reste un besoin qui n’a aucun remède, et ne me donne aucune chance. C’est s’arrêter au bord de la route et rester en arrière le stylo contre la lèvre, pensive, ou fermer mon crâne et suicider chaque mot au bord de ces cours, là, cette cour d’un roi invisible qui tourne autour du savoir. La rotation est cruelle, révolution sale. A peine une semaine dans cet antre et déjà les flammes d’un dragon noir venait lécher mes cuisses en hurlant au corps : « tais toi. » je lui disais aussi, le priais de se mettre en veille, avec humilité. Un peu en vain, tout reste vain et inachevé, quand je murmure que ce n’est que le début et que tout respire la fin et ne m’inspire plus rien ou si peu, si peu l’envie d’apprendre, si peu l’envie de comprendre et si peur de souffrir que j’ai une coquille d’œuf épaisse collée au cerveau dont le blanc côtoie une lymphe grasse et mélancolique. Si peu mélodique.

Si peu viables au fond, tout ça. Ce n’est pas pour moi, l’aveu réjouira certains, en effondrera d’autres. Je suis une montagne inutile, contournez-moi, car la réussite ici je ne l’attends plus. L’infime espoir qui restait dans quelques entrailles bonnes pour les chiens, mon palais les regrette, les cherche de la langue. Toute à l’heure, le papillon. Ensuite cette étrange envie de mourir, ce besoin presque, qui me dit que l’année ne pourra jamais être cet amas de connaissances dignes de sciences infusées comme du thé dans le cerveau. Cet aller retour, cette douleur qui m’use déjà, Grenoble et ses montagnes qui entoure chaque centimètre carré de bonheur. Oui. Allons mourir ce soir, peut-être que c’est la plus belle nuit de septembre qu’il soit, avec cette pluie tombante à gouttes épaisses et fraîches dans le col lorsque P. et moi étions dans ce restaurant, face à face, morbides, avec pour seul amis la serveuse pressée et le silence au cadavre encore chaud.

J’ai eu ce besoin pressant d’en finir ce soir, seulement ce soir, jusque là, tout m’avait paru surmontable mais j’oubliais qu’au fond je n’ai jamais eu de vraies épreuves, de vrais efforts à fournir. Ainsi, je n’ai jamais eu de courage, ni de chance, ni de rien. Toute à l’heure, la pluie sur mes épaules, le corps sanglotant, la douleur qui s’expulse sur le trottoir, bruyamment. Qui peut comprendre le désarroi. Qui peut saisir la peine comme on prendrait une faux pour trancher les têtes qu’on me coupe la tête je veux mourir là maintenant sur le rebord de la fenêtre même pas le cran de passer un pied dans le vide. Lâche, la prepa m’étouffe avant le début de tout, quand je disais doctement que ce n’était la fin de rien, lâche, et j’ai l’air si bête lorsqu’ils mettent tous en moi leur confiance. Chaque jour un peu plus.

Arracher la couronne et la jeter aux pieds des petits anges en hurlant que je ne suis pas ce que vous croyez, que je vais mourir si tout ça continue, que je vais m’éteindre pour de bon, ces mots, ces images et tout ces souvenirs balancés dans le fleuve de ce qu’ils appellent raison. Je ne sais plus pour quel monde je suis faite, ni dans quel monde j’évolue. Toutes les contradictions qui ont fait ma jeunesse deviennent des épines, tranchantes plus que des lames. Pleurer dans la rue, encore, même dans celles qui me sont bien connues. A m’arrêter près du lycée j’ai fait l’erreur la plus terrible qu’il fut ; et je ne sais plus ce qui me détruit quand au bord du lit j’hurle aux murs que je ne suis pas coupable alors je jette mes peurs sur d’autres, en hurlant que c’est un autre qui m’a corrompu. Quand je ne veux que fuir, rassembler mes affaires à l’internat, ou bien m’ouvrir les veines dans les douches communes. Ou seulement me noyer, quelque part. M’arrêter. Quelque part.

16.09.05
Crever cette fois. Ne plus renaître.

18.09.05

je ne sais plus ce que je pensais avant d'écrire tout ça, tout comme je ne sais pas du tout ce que je fais ici, l'œil morne planté au computer devenu étranger, revenue d'une ville que je déteste, bancale, ou amputée j'en sais rien, le papillon me frotte le dos quand je grelotte et après deux demis pêches avalés sans conviction je tache de me rappeler que ce n'est qu'un moment, lever les yeux au ciel en priant n'importe qui n'importe quoi Abraham le saint père marie jésus saint pierre putain merde faites que tout s'éclaire

dans tout Lyon un vent froid une bibliothèque close et un air ahuri de con fini quand je ne sais pas du tout ce que je fais ici, dans un chez moi qui n'est plus là, dans un chez moi dans mon crane aussi explosé comme un puzzle défait du bout du pied

regarder leurs yeux surpris, leur déception continuelle, leur je ne pense pas je ne crois pas quand c'est moi l'athée c'est moi la déchiquetée là, écouter les plaintes de murs chanceux, me regarder dans la glace, fantôme gris, esquisser des sourires qui partent dans l'air froid aussi vite que possible et l'embrasser sans penser au train

le TER glacé les quais par les vitres le travail c'est ça grandir? jamais, je voulais tout sans concession et on me signifie que ce n'est pas possible, que le destin n'est pas au rendez vous, me rendre compte que ce n'est pas ce que je voulais pas ce que j'imaginais que la littérature ils la déchirent ici ils lui font mal en analyses profondes, ils sondent. je meurs. moins élégamment que toutes les autres fois. en silence cette fois.
éteindre le portable et décliner les rendez vous galants non je ne veux voir personne je ne veux pas parler, étreindre le papillon en cherchant l'oxygène à ses lèvres, m'éteindre devant la fontaine, assise dans une rame de metro la nuit

pour que je tienne encore, si peu, quand de toute façon a la toussaint je serais un cadavre habilement dans le ton, ils m'apporteront des œillets rouges et saignant sur la tombe grasse d'un lit d'ou je ne sortirais plus. ce monde n'est pas pour moi, la réussite comme ça non plus, je disais. je disais, et m'en souvenir me fait pleurer, je disais: "si c'était moi je n'irais pas".

quand est-ce que ça a été moi.

où suis-je? dans l'impasse Million noire ce soir je parlais à cette fille de l'an dernier, qui écrivait l'an dernier oui, a cette même époque, sans rien savoir, ou bien, dans l'ignorance bénie du passée. Je lui disais de ne pas avoir peur de ce qui allait arriver, qu'il y aurait quelques télescopages et coups durs, que je tomberais un peu en novembre, puis janvier, puis beaucoup, que tout ça comptait, qu'il ne fallait pas avoir peur, non, parce que c'était sans doute la plus belle collision qu'il puisse m'arriver. que le reste tant pis, qu'il fallait cesser d'écouter cette partie d'elle, traitre, qui l'engagerait irrévocablement dans cette logique du "toujours plus" a la rendre malade.

tu as la chance de dépérir vite
et tu ne sais pas te remettre
tu es ce partage mouvant de sociabilité solitaire, de solitude sociable, tu n'es jamais entière, toujours à moitié ainsi, à moitié quelque part, à moitié ici.

fixer des yeux l'affiche qu'A. m'a offert il y a un an.
la phrase qui m'obsède, me torture, ce "qu'attendez vous pour réaliser vos rêves" qui mange mes nuits, grignote mes matins, me laisse pensive et molle dans tous les endroits.
dehors les rumeurs de grenoble déjà, de cette dissert de philo, puis d'histoire, de l'examen de litté à 7h30 du matin samedi prochain, de la colle du lundi, de ma lassitude, du manque de motivation

regarder les échéances sans angoisse comme si je n'étais déjà plus là, ou bien, asphyxiée dans un coin de la classe les lèvres bleues, empoisonnée aux Cervantès version originale et aux King Lear, enferrée enfermée
demain, le train, avant, il y aura elle, elle et la douceur, elle et la chaleur

à y penser je me dis que plus rien n'a d'importance, je ne sais plus, je ne sais rien, je n'ai jamais rien su, vous non plus
nous non plus hein
non, non, on savait surement rien.

19.09.05

j'ai laissé le temps m'abimer avec cette indifférence feinte, à peine choisie. Qu'on me laisse en paix, s'il vous plait, ne vous acharnez pas, j'ai un cou faible, mince et malléable sous n'importes quels doigts. Les leurs. La guillotine sèche.

Une fille pleurait et me glissait ses bracelets à mes poignets tremblant, ne pas oublier, ou plutôt si, oublier. Vite. Fait moi oublier. Plaquer mon ventre contre la moquette sale de la chambre minuscule, une dernière fois, fixer le rideau en plastique bordeaux et les meubles en bois clair. J'ai rassemblé mes affaires, la valise, décroché les photos des murs, pendu ma tristesse à d'autres arbres, des érables, les bananiers dans la cour, la cour D. Oublier, laissons, je suis lasse, même plus lasse, tout suinte, là, couchée dans le silence de la chambre d'internat. La voisine est partie en cour de latin, j'ai bouclé le sac et donné ma démission en souriant.

Un coup de tête, une fouille archéologique dans mon crâne, sortez les vestiges, ressortez tout. Le vent vomit dans mes oreilles, ma gorge brûle dans la voiture. Ne pas regarder la route, le pare-brise gris, la vitre humide, les yeux mis clos charbonneux de nuit blanche. Les couloirs de la fac a mon arrivée me remplissent d'horreur, ne pas trouver l'amphi, ne pas me trouver, ni rentrée chez moi, me perdre, là, dans au dessus du lavabo, pleurer comme pas possible. Le sang perle au nez, la lèvre supérieure rouge et le corps frissonnant. Cette envie de mourir, de me terminer, complètement, de m'annihiler de n'importe quelle manière, me prends au coeur.

Fixer la fenêtre, les larmes perlant contre le rideau vert de la cuisine. J'ai trop perdu, trop saigné pour rien. Me laisser aller à la consolation, me laisser aller au rien, tant pis pour après, tant pis pour la vie. Je n'ai plus la force, patience, laissez moi m'enterrer avec grâce. Ou sans grâce, tant pis, je n'ai plus d'élégance, ni d'ego. Le gout amer de l'échec partout, dans mon thé, dans mon lit. Je n'ai rien réussi, pourtant si peu échoué, j'ai fait tout mon possible, vous, là sur les côtés qui regardez qui lisez, vous savez.

La chambre vide, les bibelots dans un sac, les murs nus. Même cette pièce n'est plus la mienne, tout comme je ne suis plus à moi même, je suis au vent, puis aux enfers. Aux enfers oui. Hadès qui tend les bras, qui m'enlace, qui me fait sienne, que je m'offre au vide, à la falaise, aux rochers, tout ça n'est plus pour moi. A regarder mon reflet fantomatique et l'ombre mince du corps sous le chagrin, ne plus savoir où était le bon choix.

Où était la voie cruelle
Où était le sang qui fuyait en cascade
Où était l'humilié, le royal, le sauvage

22 .09.05 Evaporation du moi profond

La cascade d’eau froide près du visage, passer derrière son ombre noire et agacée. Cela fait quatre jours que je suis revenue à Lyon, sur ce coup de tête, coup de front contre le vide, contre le rien, moi qui pensais croire en quelque chose, ces dernières semaines je n’ai plus cru en rien. Je voulais écrire, ici, verser la détresse, la peindre, avec des larmes ; j’ai bien trop pleuré, j’ai bien trop été perdue, j’ai erré, vous savez, ce n’était plus pareil, ce n’étaient plus ces contournements lascifs et tendres comme lorsque j’enlaçais les ruelles de Lyon cet été, cette fois j’étais là, tremblante entre les montagnes.

O. m’a demandé : de quoi est-ce que tu te souviens de ces derniers jours ? Jure moi de ne pas répondre ‘rien..’ alors j’ai réfléchis. Je me souviens d’un jour vraiment, j’avais la robe longue et les ballerines qui flottaient dans la rue, dans le froid et le vent d’un avant hiver cruel, il était huit heures du soir, encore à traîner, seule. Dans mon crâne, du brouillard, dans mes yeux cette humidité honteuse et malingre, des fils de sel sur les joues qui tressent un désespoir croissant. Je le sentais grandir, en moi, hors moi, dans mes sourires du matin, j’avais peur qu’il se voit et dans mon sommeil, dans la pénombre de la chambre d’internat minuscule, je craignais que ma voisine ne le sente. Les yeux à demi ouverts dans le noir. Combien de fois ai-je réfléchi, je me suis penchée, courbée devant les questions, prenant le point d’interrogation à bras le corps, le suppliant de me parler, mais tout est resté muet.

Qu’ai-je à craindre ? Lundi d’avant, je courrais dans la rue en larme, m’asseyait sur un trottoir, je découvrais l’horreur de la situation. Trompée. Trahie par moi-même, par l’ambition, par le courage, par tout, partout, abandonnée. Fallait-il attendre tout ce temps, ces jours difficiles, ces semaines, ces mois d’angoisses, parce qu’au fond je réalisais irrémédiablement l’enfer et l’erreur dans lequel je me jetais corps et âme ; je réalisais la douleur avant de l’avoir sentie, alors forcément, ensuite, l’aiguille ne passe plus. J’ai perdu la veine, le sens, j’ai beaucoup perdu.

Je dis aujourd’hui que je suis heureuse, qu’il fallait seulement tout arrêter, avoir ce courage là, de choisir de faire ce que je veux, de choisir de mener la vie que j’aime là, reprendre le chinois. Passant devant les estampes j’ai croisé Suzhou ce matin, je ne sais plus bien comment, c’est E. qui me l’a susurré à l’oreille. Fixer l’encre de chine noire, pourtant comme de l’or, mouvante, l’eau bruissant sous le pont dessiné, les minuscules silhouettes plombées de gris. Me souvenir de Suzhou aujourd’hui, si différente, me dire que où que j’aille je serais toujours étrangère, et que j’aime ce statut de demi incognito !

Aller dans la filière que j’ai toujours cherchée des yeux, aimé avant de la connaître. On n’aime jamais quelqu’un avant de le connaître, mais elle, oui, cette matière là, cette géographie des sens, morphologie instigatrice et épouse de chaque monde. Cartographier l’amour, autant que délaisser la littérature, ces livres m’ennuies, cette culture instaurée, forcée, m’a dégouttée, j’ai les mots libres, croyez-moi, j’ai les mots réformés, pas besoin de cette église là ; ni de ces dieux. Hugo et Proust peuvent aller se faire foutre, qu’Anne Garreta soit normalienne, moi j’en ai rien à faire. Je disais, non, j’hurlais : « je ne veux pas être une constante hypothèse ! » je pleurais comme l’autiste. Nous sommes tous handicapés, nous sommes tous bancals dans ces épreuves là, comme dans toute, qui vient en entier à la vie ? Personne au fond.

Alors aujourd’hui, même dans cette journée pourrie, je trouvé du bonheur, celui de pouvoir écrire comme jamais, lire ce qui m’émeut, oui, c’est cela, ici, je peux m’émouvoir, je peux être sensible, personne ne me le reprochera. Voilà ce qui me manquait là bas. L’émotion. Même celle de la littérature, de la philosophie, ils l’ont détruite. Marcher dans les cendres. Il y a deux ans je loupais mon bac blanc de français, parlait de brûlures, et puis de renaissance ; Doutais-je qu’un papillon m’écoutait pour la première fois, dans mon égocentrisme, je dirais non… la regarder aujourd’hui, sa mauvaise humeur étrange, mon envie de pleurer sur la pierre près de la cascade, pleurer pour autre chose. Pour un mal dont je ne peux guérir, pas maintenant du moins, je suis loin de guérir de l’homosexualité, je suis assez près pour en souffrir parfois, pour ces non dits ponctués chez mes parents, pour P* qui ne se doute de rien, pour les autres. Les autres, on les oublie souvent, aveuglées.

Quand ils reviennent ils me font mal, le passage ne laisse jamais indemne. Frotter l’épaule et les lèvres. Rien ne change, ou peut-être est-ce dans ma tête que rien ne change. Superposer mes problèmes à d’autres en me disant que pour avoir la paix, j’aurais voulu tuer.

24.09.05

La roseraie aux fleurs pourries par l'été finissant, deux insectes étranges luttant en riant dans l'herbe, j'ai des mandibules colorées et des lèvres douces chatouillent mes idées, j'ai l'humeur nerveuse apaisée par son rire tout contre l'objectif, ses bras autour du corps, ses mains se faufilant près de la taille, le corps démembré dans les trèfles, le corps tout tremblant, un peu heureux de se trouver ici, d'un air ahuri. La regarder jouer les chats dans un parc bondé et bruyant, oublier les autres, rapidement. Il y a l'odeur de l'été qui s'en va, sur la pointe des pieds, ce soleil trop puissant, trop accroché au ciel pour ce jour. Pour vivre heureux. Quoi faire? Que faire de mieux... être encore étonnée de la voir aussi amoureuse, de me voir aussi tendre. Me souvenir de l'an dernier jour pour jour.. déjà infectée.

Doux virus.

27.09.05 Les âmes grises

Une journée qui s’annonçait douce, ne serait-ce que par ce réveil heureux dans la simplicité d’une chambre aux murs nus et aux volets ouverts, j’ai horreur des chambres enfermés, conclaves enclavées aux fenêtres fermées, aux rideaux lourds, cache-sexe météorologique. M’avachir au ciné, littéralement, à côté de moi A~ s’endort, comme tous les étudiants, tous les facétieux de la fac, fuckers à leurs heures perdues, yacks paresseux plus souvent. Dans le métro ligne A revenant de Masséna, je ne me souvenais même plus du film, un bric à brac sentimental aux fleurs brisées, rester sur ma faim quand le ventre gémit, il est midi. Encore une matinée de foutue, infoutue que je suis à me reprendre pour de bon, à me prendre par la main, à m’empoigner à bras le corps. La seule chose que j’ai réussi à faire ces derniers temps : tendre d’une main souriante et d’un visage tremblant une lettre de démission de ma prépa _ peut-on trouver plus ignoble courage ?_

Trop de chantiers dans mon crâne. Avant j’étais perdue, me voici sur le chemin de la solution, sans trouver le moyen d’avaler le remède. Hier en cours, me souvenir de l’histoire contemporaine avec M*, son regard brillant, son rire aigu, cette détestation amicale que l’on avait eu don de s’enticher. J’ai du mal, à faire l’oubli mais aussi à combler le néant soudain que laisse mes choix. J’ai beaucoup écrit ces dernières semaines, tellement que je ne trouve pas le temps de tout mettre à jour, les heures se succèdent, il faut encore sortir le stylo un peu partout, un café, une musique, un calme dans un coin, un banc de l’amphi L de Lyon III.

J’ai les étudiants en horreur. Et j’en suis une, aussi.

J’exècre les joueurs de guitare aux cheveux longs, les bavards la sacoche à la main, les militants des associations, les filles des soirées d’intégration, les travailleurs du Mcdo qui chinent les petites annonces, j’ai ce monde en horreur, en terreur aussi.

Tant pis. Ce n’est plus l’étoile qui parle. Je ne sais plus où j’ai foutu mon cœur, mes ambitions, mon avenir, coincé entre deux immeubles, une maison minuscule. Le pavillon des âmes grises, les couloirs, les miens, devenus sordides. Qu’est-ce qu’il me reste ici. Une honte qui me poursuit sur tous les niveaux. Ne pas oser regarder P* dans les yeux parfois. Il faudra se défaire de la culpabilité, on m’a dit que je l’apprendrais avec le temps, j’ai tant de choses à apprendre, mais je n’ai l’envie de rien. Sentir l’esprit en mutation, sans savoir vraiment où atterrir, me mettre dans quelque chose, ailleurs que sous terre, enlever les derniers vers qui dévoraient mon linceul, regarder le bras, pas encore bouffé, pourtant très mal conservé.

Les rues. Toujours les même. Lyon ne me déplait jamais si c’est pour rejoindre quelqu’un. Assise sur une de ses chaises de skaï rouge à Virgin à lire une littérature blâmable. L’impatience se fait fumante, et je maudis chaque minute en balançant la montre sous mes yeux, une lueur agacée cognant le cadran. L’amour rend stupide, jusqu’à faire des enfants, dira E. ensuite, quand sa vue aura calmé mon humeur aléatoire. Chacune son tour, c’est ça ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je te voudrais contre moi là, tout comme j’ai envie de voir la mer ce soir, le sable froid de fin septembre, les vagues d’un océan houleux. La solitude d’un rocher. La sollicitude de la nature, voilà ce qu’il aurait fallu.

Comme j’ai envie de voir la mer ce soir. Comme j’ai peur. De tout ce qui s’effondre autour, comme je serre le cœur de ce que je crois compter encore _ je ne sais plus bien… l’essentiel est d’un flou affreux _ j’ai envie de ces petites maisons grises et basses sur la côte ouest, de leur dénuement mélancolique, leur ombre flottante presque au dessus de l’eau. Envie d’elle aussi, d’alterner cette froideur immense avec sa chaleur, celle du dais de velours rouge, celle des cœurs voraces, de ceux qui me traînent, sans m’achever. De celui, l’unique, qui m’abaisse à patienter des heures pour goûter ses lèvres. Elle me demande ce qui me dépasse autant. Je lui demande la même chose. Personne ne répond.

Comment dire à l’oreille, dans cette station de métro bondée, dans cette chaleur qui fait gonfler les veines, la chaleur de la fin de journée, comment te dire que je me sens incertaine sur tout, balancée quelque part, de tous les cotés, que je voudrais te voir… en privé. Que je supporterais tes mauvaises humeurs, douce lunatique, si elles m’épargnent. Que tu peux bien poser ta tête au creux de mon cou, reposer tes idées, j’ai toujours un carré de peau pour toi très chère, j’ai toujours une chair amante, n’importe quand… Ces journées sans toi m’ennuient, surtout quand je n’ai plus rien à faire, j’avais prévenu mon crâne, appris à t’oublier un instant pour travailler en paix, mais ici rien n’y fait, la fac est encore vide, tu m’emplis, j’en souffre. Alors, lire du Valdès en pleurant la lune et la sagesse, saisir chaque instant, ces matins seule sur le chemin, ces soirs, tous les mêmes, qui me manquaient, ce tout qui m’a fait défaut maintenant entre mes mains, donné, comme ça, sans me rien demander… sale journée, sale journée. Je suis malade du repos soudain, asséné.

Prendre corps

Le plus beau corps, les plus beaux encorps, la douceur la plus simple en corps, les souffles sur les corps les plus brûlants, les corps encordés aux plus tendres roches, les accords les plus corporels et les corps les plus corporés de chaleur, d'amour et de caresses ardentes, les communions les plus parfaites, les soupirs les plus charmants, les corps les plus sanglotants d'amour, et de plaisir, Le corps invisible, le corps le moins armé, le moins défendu, le corps faible, le corps aux bras suprêmes, le corps qui cache plus de désirs que tout corps, le corps pas plus féminin qu'un autre, les ombres les plus alanguies, les corps les plus enclins à jouir, les corps les plus creux qui s'emplissent à loisir, les encorps chagrins du plaisir, le corps à coeur et à sang, le corps de l'amour fou, ce genre de corps les plus humains, trompeurs et erronés, ces corsets du plus bel idéal, ces encorps de la plus douce attention, le corps sensible, le corps charnel, la chair corporelle, le corps le plus élancé dans la vie, le corps tragique, le corps poignant d'une violence de femme, des excuses d'une femme, le corps amant, l'amante encordée à l'amour comme à la mort, le corps aux jalousies de chair tendre, les corps habitation docile, les corps qui crient le mieux, les corps qui sont comme on dirait corpissimes, sublimes, les bouches les plus voraces, les mains les mieux guidées, l'instinct des corps le plus souverain, c'est bien le corps lesbien.

30.09.05 Morphologies sédentaires

James Dean me tient par la main aujourd'hui, j'ai une étrange allégresse dans la rue depuis ce matin, serpenter entre les cow boys pressés, le flingue troqué pour un ticket de bus orangé. La semaine était pourrie jusqu'à la moelle, si ce n'est plus. M'habituer à entrecroiser le désir et à croiser les doigts. Je revis. Je ne sais pas si vous voyez vraiment: à l'extérieur de la cage thoracique, la peau vibre, et les mains tremblent, juste pour la part de rêve qui m'avait lâchement déserté alors que j'en avais le plus besoin. Vivre sans ambition, ce n'est que survivre. Je suis incapable de me laisser porter par le temps, je suis le planificateur de toutes mes espérances, et le hasard est à la porte, fermée par mes dents. La fortune est croquée, tronquée. Je m'en fous.

La nuit est toujours douce ici, chez moi, j'avais oublié qu'ici aussi c'était chez moi, que le monde n'est jamais vraiment une maison pour personne. Déplier les cartes de l'Institut géographique national. Peshawar, le Demavend. L’Afghanistan entre mes mains, la carte grise de la Chine, des trésors, des lumières de villes et de fleuves serpentant. L’Indus coulait au milieu de la Fnac. Les cartes ont ce pouvoir, elles me rappellent le voyage, elles me font voyager du bout du doigt, cartographier la sérénité à midi, retrouver le papillon dans un pub bien connu, les lunettes cerclées de rouge au bord du nez, une bibliographie de géo sur la table, comme si j’avais toujours eu cette volonté là, comme si j’avais toujours su où je voulais aller. Ici, dans mon crâne. Je revis, vous voyez non vous voyez pas, j’en ai pas l’air, j’ai l’air vicié et mort né contre ma nuque brûlante, j’ai l’air nerveux de celui qui vient de quitter beaucoup et qui espère plus encore. P* ne croit plus en moi, tant pis, je n’ai plus besoin des autres, de tous les autres, j’ai toutes mes envies égoïstes, des projets à moi-même, voilà ce qu’il me faut.

Hier les cours de chinois repris, la pluie gouttant sur les épaules, pas assez habillée dans le parc, marcher aux cotés du papillon comme dans certains avant. Le bonheur m’est redonné, pas seulement avec elle, avec ce tout incompréhensible et qui m’a complètement tué par son absence. Les feuilles un peu jaunissantes du parc, des contournements, des tournoiements la main ferme et chaude, le corps chaud aussi, avide d’un rien. C’est déjà l’automne ? Je n’ai pas vu filer la fin d’été, je n’ai pas vu l’été non plus tu sais. Il a été mangé par le soufre d’une angoisse peut-être bien inutile, jusque dans les chairs devenues certains soirs morbides, même dans la plus grande douceur.

Ce soir, rêve cruel. M* avalait la boite de Lexomil et se jetait par la fenêtre. Reculer sous la rambarde, la tâche de sang et de viscères démesurée. Se réveiller étouffée par les draps. Notre conversation a sans doute véhiculé mon mauvais songe. Lui parler sèchement, comme à mon habitude. Elle me reproche d’éviter puissamment le sujet, mais t’as rien pigé, M*, je rejette toute tentative de discussion avec force, c’est peut-être la seule chose que j’assume, le fait de ne pas bien m’assumer devant toi. Cacher l’odeur de la bière avec du jus d’orange. Me souvenir des lumières du Lax, le regard flou sur les bouteilles. Pauvre jeunesse déjà ivre morte sur le comptoir. Fixer mon voisin bien connu, C. et ses manières de fillette amoureuse, ses soirées à l’UC, le regarder bouffer ses flyers en riant intérieurement. T’as pas à t’en faire, M*, ce milieu là je n’en veux pas.

J’ai la jeunesse trop vieille, ou l’âme trop dramatique, le fond de l’œil un peu triste pour me sentir plus vivante ici qu’ailleurs. L’entendre me blesser sans qu’elle ne s’en rende compte, entendre ses mots à elle, tranchant des petits bouts de moi au fond du corps. Cogner nos phrases les unes contre les autres, non, elle cogne ses phrases sur mon mutisme. J’ai assez mal pour me la fermer, et que répondre. Pourquoi tu cherches à me rentrer dans une case, maman ? Et pourquoi parfois tu dis en souriant que j’en ai bien plusieurs en moins… Je sais très bien mentir, mais je n’ai jamais bien su te cacher la vérité.